Pour varier et faire du neuf, j'entrai en campagne, à la drave des bois, sur le lac Ouareau.

Notre chantier était construit sur les bords de la petite rivière
Shwaugan.

J'étais ce qu'on appelle un novice, et, maintenant que j'ai fait le tour du monde, je jure ici n'avoir jamais vu d'individus risquer aussi vaillamment leur vie que les voyageurs de nos chantiers.

Il est vraiment admirable de voir ces gaillards diriger une embarcation dans les plus dangereux rapides. Une jam se forme-t-elle, tout de suite les hommes partent avec des leviers, et se mettent en train de la briser.

Une jam est un amoncellement de bois qui se forme dans les rapides, les chutes, les passages étroits, les bas-fonds. La circulation est ainsi arrêtée, et il s'agit coûte que coûte de briser ce barrage accidentel.

Les hommes sont chaussés de fortes bottes, garnies aux talons de clous solides et pointus, qui empêchent le travailleur de glisser sur le bois lisse et gluant, suite d'un séjour prolongé dans la rivière. Ces bottes sont en outre percées de trous qui permettent aux eaux de s'échapper.

Le foreman[7] examine d'abord la jam d'un oeil connaisseur, et, ayant trouvé la pièce de bois, cause du barrage, il la désigne à ses hommes, qui se lancent hardiment sur le pont vacillant. Un ou deux restent en observation et avertissent les autres d'un mouvement quelconque de la masse, qui souvent part comme la foudre.

[Note 7: Conducteur.]

Il n'est pas rare de voir quelques uns de ces malheureux voyageurs perdre la vie, entraînés par les bois. Chaque printemps, on enregistre des pertes d'existences assez nombreuses.

Pendant ma campagne, on opérait sur le lac Ouareau, comme je l'ai dit plus haut. Voici la manière de procéder pour la descente des bois. On entasse les billots l'hiver sur la glace d'un lac quelconque qui a son débouché sur une grande rivière, par le moyen d'un petit cours d'eau, souvent accidenté ci et là de rapides et de chutes assez élevées.