Lentement, le jour baisse.
Le grand navire est parti et disparaît du côté de la haute mer. Le paquebot de Chine a débarqué ses passagers, qui s'éloignent d'un air affairé. Les pêcheurs, attardés, se sauvent, en trottinant, un panier de poisson sur la tête. Les marchands cessent peu à peu leurs cris, et tout commence à prendre cette teinte indécise, qui n'est ni le jour ni la nuit.
Mon regard, vague de réflexions, plane sur cette vie intense qui se meurt.
Ma pensée est au pays. Je revois les miens et me rappelle les scènes du départ: un ami, me serrant la main, détourne le tête pour me cacher son émotion; un frère qui m'accompagne silencieusement à la gare, ma mère… une soeur…
—Que faites vous là? me crie une voix, vous manquez à l'appel. Allons! entrez manger votre soupe.
Cet ordre me ramène vite au devoir. J'entre et je mange ma première soupe. Quelques haricots, flottants, sans entraves, dans un maigre bouillon, deux tiges d'oignon, une demi-feuille de chou vert, une petite pomme de terre, un microscopique morceau de viande, quatre tranches et demie de pain: tout cela, c'était ma soupe.
J'y allai hardiment, et le soir je dormais sur un banc dans la cour du quartier.
Ces débuts militaires, pour un brave capitaine du 65e bataillon de carabiniers du Mont-Royal, ex-sous-officier d'état-major dans le bataillon provisoire de la Rivière-Rouge, ex-caporal dans l'armée de la grande République, ex…, n'étaient presque pas empreints de succès.
Mais le courage, la volonté… Nous nous embarquâmes le troisième jour.
Le détachement était en quatrième classe.