Toujours, toujours, il en est ainsi, sans trêve ni répit.

Personne ne prévoit sa chute prochaine et le ravin de la mort. Au contraire, plus les individus sont rapprochés du gouffre, plus ils paraissent acharnés à leurs occupations.

Cette promenade lugubre vers le néant est souvent accélérée par d'effrayantes paniques qui bouleversent les multitudes. Des géants formidables, armés de plaies diverses, culbutent ceux qui les entourent et les chassent, comme l'éclair, devant eux. Ces géants ont nom: GUERRE, FAMINE, PESTE, et le but de leurs exploits est toujours le gouffre béant dont les profondeurs sont égales à l'éternité.

Au milieu de cette arène universelle, s'élève un trône monumental dont le sommet se perd dans la nue. Les degrés, pour y arriver, sont aussi nombreux que les sables des grèves. De distance en distance apparaissent des plates-formes où de graves individus, la trompette à la bouche, sonnent le ralliement. Ces trompettes portent sur le front leurs noms respectifs: PHILOSOPHES, MORALISTES, HISTORIENS.

Quand la foule défile devant le trône, elle jette un regard anxieux vers les hauteurs infinies, hésite un instant, s'approche des degrés, mais, le plus souvent, désespère de les gravir, et continue, abrutie, sa marche agitée vers le ravin de la nuit. Quelques élus seuls entreprennent courageusement l'ascension des degrés et arrivent au sommet, où siège le grand juge BON SENS.

Rien n'égale la majesté noble et digne de ce vénérable magistrat. Entouré de satellites simples et modestes, il distribue de bonnes paroles à tous ceux que s'adressent à lui. A chacun son tour de jouir de ses conseils. Ni charlatanisme, ni intrigues ne peuvent exclure les élus des bienfaits de ses sages remontrances.

Le mortel, réconforté, redescend les marches du trône, et, instruit, se dirige vers la mort par un chemin détourné. Il fuit la foule, dont les paniques, les méchantes passions les emportements violents le bouleversent; et lentement doucement avec une sereine philosophie, il fait le saut prévu par la fatalité. Qu'a-t-il gagné à consulter le sublime magistrat? Une promenade tranquille, et une chute raisonnée et sans inquiétude dans les profondeurs de la mort.

Les faibles, ceux qui craignent l'ascension au trône du juge, vivent affolés, ballottés de terreur en terreur, en proie à tous les grands géants qui se font un cruel plaisir de semer partout les désordres. Finalement, surpris, ahuris, pétrifiés, ils envisagent la mort sans la croire si près, et, poussés par la foule, ils disparaissent, en blasphémant, dans l'abîme qu'ils n'avaient pas cru si près.

A travers cette cohue indescriptible, s'avance péniblement un petit groupe compacte. Faible au physique, il essaye cependant de fendre hardiment les masses. En tête apparaît une jeune femme maigre, anémiée, quelque peu intelligente. Derrière elle marchent trente gaillards plus ou moins vigoureux. Sur le flanc gauche se montre, en tête, un homme à l'air profondément misanthrope. Sa physionomie respire parfois une grande confiance, parfois un découragement implacable. Il cherche le vrai chemin.

Il a regardé partout, mais il n'a rien trouvé. Entraîné par la foule, sans guide, il agit d'après ses propres inspirations. Dédaignant tout avis, tout conseil, il va droit à son but: tant pis s'il succombe dans sa marche. Cependant, malgré ses fermes résolutions, il s'aperçoit souvent, hélas! qu'il est faible.