L'éducation même du Chinois le mettait en garde contre de trop grandes nouveautés, car il était admis que tout ce qu'avaient fait les ancêtres était parfait et qu'il fallait les imiter, au lieu de chercher à surpasser ou à améliorer leur œuvre. Dans de telles conditions l'Empire ne pouvait que se replier sur lui-même sans faire un pas en avant, et c'est pour ce motif que, au moment de son premier contact avec la Chine, l'Europe a trouvé cette dernière dans l'état social, commercial et industriel où elle était il y a mille ans.
CHAPITRE IV
I. Administration chinoise.—II. Système monétaire.—III. Différence du tael dans chaque province.—IV. Piastres locales provinciales.—V. La sapèque.—VI. Essai de réforme monétaire.—VII. Les poids et mesures.
I.—Au sommet de l'État est l'Empereur; il a pour ainsi dire un pouvoir illimité; il est le grand dispensateur des grades, des honneurs; il est le chef de la religion et seul, fils du Ciel, il a le droit d'adorer le Ciel; il est la loi, le châtiment et la grâce. Aucun criminel condamné à mort ne peut être exécuté ni gracié, sans sa sanction; rien ne peut être fait contre sa volonté; aucun privilège ne protège ses sujets contre un froncement de ses sourcils. Toutes les forces de l'Empire, tous les revenus lui appartiennent, l'Empire entier est sa propriété. Cependant il doit écouter les observations, voire les réprimandes de la cour des censeurs (en chinois Tou tch'a Yuan), qui sont chargés de veiller à la bonne administration de l'Empire et surtout à la bonne conduite, à l'honnêteté des fonctionnaires de tous ordres. Certains de ces censeurs ne craignent pas de faire à l'Empereur lui-même des remontrances lorsqu'ils jugent que c'est leur devoir, et beaucoup ont préféré subir la mort plutôt que de se taire; d'autres, au contraire, ont été récompensés de leur franchise, témoin le censeur Song, bien connu pour avoir accompagné lord Macartney, lors de son ambassade à la cour de Pékin. Il adressa, en effet, des observations à l'Empereur Kia-King sur son goût trop prononcé pour les femmes et le vin de riz; il lui exposa qu'il se dégradait aux yeux de ses sujets et qu'il se rendait totalement incapable de remplir ses devoirs d'Empereur. Kia-King, irrité, le fit venir et lui demanda quelle récompense il croyait avoir méritée pour une audace aussi grande. «Faites-moi couper en morceaux si vous voulez», répondit-il. Le monarque lui ayant signifié de choisir un autre genre de mort: «Eh bien donc, faites-moi décapiter.—Non, encore autre chose, dit l'Empereur.—Eh bien donc, qu'on m'étrangle!» Sur ces paroles, Kia-King le congédia et le lendemain le nomma gouverneur de la province d'Ili.
Les censeurs de cette allure sont plutôt rares et il est bien évident que la plupart du temps, sous un gouvernement aussi despotique, la plupart se taisent ou essayent de louer toutes les actions impériales, pour obtenir quelques faveurs de la manne céleste.
Après l'Empereur, souverain maître, le pouvoir appartient au Kiun-Ki-Tchou ou Conseil d'État, puis au Nai-Ko, ou grande Chancellerie. Viennent ensuite ce que nous pourrions appeler les départements ministériels; ils ont été remaniés depuis trois ans et remplacent les six vieux ministères de l'ancienne administration chinoise:
Ming tcheng pou, ou ministère de l'Intérieur et de la Police;
Li pou, ou ministère des Offices civils, chargé de la présentation et de la promotion des fonctionnaires;
Pou tcheng pou, ou ministère des Finances;
Li pou, ou ministère des Rites, chargé des cérémonies du culte officiel, et, tout récemment, du service du Protocole;