A la tête d'un gouvernement provincial, lequel gouvernement peut, ainsi qu'on le voit, se composer d'une, de deux ou de trois provinces, se trouve un gouvernement général, en chinois Tsong-Tou, que les Européens ont appelé à tort et continuent d'appeler vice-roi; en-dessous de lui vient le gouverneur de la province, en chinois Siun fou (plus communément foutai); chaque province a un foutai, résidant au chef-lieu; viennent ensuite: le trésorier (pou tcheng che tseu), le juge provincial (Ngan tcha che tseu), le contrôleur de la gabelle, l'intendant des greniers.
Enfin, parmi les autorités supérieures, et en dernier lieu, vient le Taotai (intendant de cercle); il est chargé de deux ou plusieurs préfectures, et a la haute inspection des troupes placées dans le cercle de sa juridiction. Ce sont des Taotai qui ont été installés dans chaque port pour traiter les affaires européennes avec les consuls, et ces Taotai sont tous en même temps directeurs chinois des douanes impériales maritimes. C'est donc à eux qu'on s'adresse en cas de réclamations, et c'est par leur intermédiaire que se traitent les différentes affaires, que se règlent les divers litiges.
Après le Taotai viennent immédiatement: le préfet (tche fou), administrant une division provinciale bien plus étendue que ce que nous appelons préfecture chez nous; il y en a à peu près dix par province, et chaque province est au moins aussi grande et souvent plus grande que la France; puis le sous-préfet: on compte deux sortes de sous-préfets: 1º celui qui administre une sous-préfecture indépendante (Ting) (généralement sur les frontières, dans les pays non encore bien chinoisés); 2º celui qui administre une sous-préfecture (chien) sous la direction d'un préfet.
II.—Cet aperçu, tout succinct qu'il est, de l'administration chinoise, me paraît suffire au lecteur, qui, certainement, ne tient nullement à entrer dans le fatras fort compliqué de la hiérarchie mandarinale; cette organisation, d'ailleurs, va peut-être se transformer lorsque le Parlement chinois, dont on parle tant, sera réuni et fonctionnera. Avant donc d'entrer plus avant dans la description des ports ouverts et du commerce de la vallée du Fleuve Bleu, je crois utile de consacrer quelques explications aux monnaies, poids et mesures; je m'y étendrai assez longuement, car ici nous nageons en pleine fantaisie.
Il n'y a pas de monnaie d'or; quelques auteurs chinois prétendent qu'elle existait autrefois, concurremment avec la monnaie d'argent, mais il y a apparemment fort longtemps, et personne ne peut le démontrer. Actuellement, la seule monnaie courante est la sapèque, petite monnaie de cuivre percée au milieu, et que l'on enfile dans une ficelle jusqu'à mille, ce qui fait un tiao, que nous appelons en français une ligature. Il faut environ dix sapèques pour faire un de nos sous, et c'est la monnaie qui a seule cours dans toute l'étendue de l'Empire. Cependant la monnaie d'argent existe[7], mais d'une façon fictive; elle existe sous la forme de tael ou leang. Un tael n'est pas une monnaie; c'est à proprement parler une once d'argent, en forme de sabot plus ou moins grand, pesant 5, 10, 20, 30, 50 taels ou onces. Quand on voyage dans l'intérieur de la Chine, on emporte une certaine provision de ces taels et on se munit d'une petite balance portative, renfermée dans un étui plus ou moins élégant, et ressemblant à la balance romaine. Lorsqu'on n'a plus de sapèques pour payer l'hôtelier, les porteurs, le restaurateur, on coupe sur un tael une certaine quantité d'argent qu'on pèse et on va la porter à une banque chinoise qui la pèse à son tour et vous donne le change en sapèques. C'est fort ennuyeux parce qu'il faut toujours avoir avec soi un poids très lourd, soit en argent, soit en cuivre; mais après tout on s'y fait assez vite; c'est toujours ainsi que j'ai voyagé en Chine.
[7] Cf. l'Empire de l'argent. Étude sur la Chine financière, par Joseph Dubois. (Librairie orientale et américaine, E. Guilmoto, éditeur).
III.—Le tael, l'once d'argent n'est pas le même pour toute la Chine; autre difficulté et plus grande que la première: chaque province a son tael: ainsi 100 taels de Canton valent 102 taels, 50 centièmes de Changhai; 100 taels de Changhai valent 98 taels de Hankeou, etc.; il s'ensuit des complications d'opérations pour lesquelles il faut avoir recours à un Chinois versé dans la matière.
Il existe ensuite le tael Kou-ping, le tael officiel au poids du trésor; puis le tael Hai-Kwan, le tael de la douane maritime, moins fort que le Kou-ping, mais plus fort que les taels des diverses provinces. C'est généralement en taels Hai-Kwan que les Européens traitent les affaires. Actuellement le Hai-Kwan tael vaut 3 fr. 80 environ.
Pour remédier à cette difficulté dans les échanges, on a introduit sur le marché chinois la piastre mexicaine (valant actuellement 2 fr. 20), qui sert de monnaie courante dans tous les ports ouverts: la parité entre le tael et la piastre se fixe tous les jours suivant l'offre et la demande; par exemple, un jour la bourse, c'est-à-dire les banques affichent qu'elles prennent les piastres au taux 100 pour 70 taels: le lendemain au taux de 72 taels ou de 76 taels.
IV.—Dans quelques provinces, vers 1895, 96, 97, 98, les vice-rois ont installé des monnaies pour frapper des piastres locales; c'est ainsi qu'on vit apparaître des piastres de Canton, du Ngan-Hoei, du Houpe, de Tien-Tsin; mais d'abord elles ne furent acceptées qu'avec répugnance, et on leur préférait toujours la piastre mexicaine. Des monnaies divisionnaires de 50, 20, 10 et 5 cents (centièmes de piastres) furent également frappées; elles sont généralement reçues dans tous les ports ouverts, mais non dans l'intérieur, où seule la sapèque a cours légal et commercial.