La grande manifestation connue sous le nom d'Exposition de Nankin est donc, certainement, d'inspiration japonaise. On n'en a pas beaucoup parlé en Europe, et, à vrai dire, elle a été plutôt un bazar local où étaient réunis les produits des provinces avoisinant Nankin et de la vallée du Yangtseu en général. Elle comprenait quatre sections: produits du sol, industrie, beaux-arts, instruction publique. Sous la dénomination de produits du sol, figuraient: l'agriculture divisée en sept sous-sections: céréales, horticulture, arboriculture, machines aratoires, engrais, arrosage, animaux utiles et nuisibles; la sériciculture: cocons, soies, mûriers, ponte, machines, installations; les pêcheries: poissons et crustacés maritimes et fluviaux; la pharmacie: remèdes végétaux, animaux, minéraux; la minéralogie: métaux, houille, pierres, sable, chaux, les différents minerais et produits du sous-sol; la chasse: peaux d'animaux, dents, cornes, plumes.
L'industrie était divisée en onze sous-sections: teinturerie, vêtements, porcelaine, cheveux et poils, verre, matières d'or et d'argent, travaux en bambou, ivoires, chaussures et cuirs, éventails de tous genres.
Les beaux-arts comprenaient les peintures de toutes sortes, les broderies, les porcelaines fines, les œuvres d'or et d'argent ciselé.
L'instruction publique exposait tout ce qui est nécessaire aux écoles: papiers, pinceaux, encre de Chine, livres scientifiques modernes de chimie, physique, électricité, mécanique, etc... Tout ce qui concerne ce département de l'instruction publique a été fait, sans aucun doute, et préparé par des maîtres japonais—à part les papiers, les pinceaux et l'encre de Chine. Parmi les bâtons de cette encre, indispensable pour écrire avec des pinceaux, quelques-uns sont de vraies merveilles. Le grand centre de la bonne et élégante fabrication est Ngan-King, dans la province de Ngan-Hoei. On recueille, pour fabriquer ces bâtons, la fumée d'une huile spéciale qu'on fait brûler dans de petites lampes, et on mélange cette fumée avec une sorte de colle où l'on ajoute du musc, puis on met cette mixture dans des moules. Nous avons tous vu, en Europe, des échantillons de ces bâtons de noir de fumée; mais je crois qu'il faut aller en Chine et surtout à Ngan-King, pour trouver les meilleurs spécimens du genre.
L'Exposition était répartie entre douze constructions de forme européenne, mais d'élégance douteuse, semées au milieu de jardins et de parterres égayés de nombreuses pièces d'eaux. A l'entrée principale, on rencontrait les deux pavillons de l'agriculture (à droite) et de l'industrie (à gauche); c'étaient les deux plus considérables; puis, au fur et à mesure qu'on avançait sur la grande route centrale, on apercevait, dispersés au milieu de la verdure: le pavillon des machines, le pavillon de l'hygiène publique, celui de la préparation militaire; puis les pêcheries, les beaux-arts, etc...
Presque tous les exposants étaient chinois, sauf quelques maisons européennes de Changhai et de deux ou trois autres ports qui avaient exposé des machines et des produits d'Europe. Ne figuraient sur cette liste que des maisons anglaises, allemandes ou américaines.
Changhai et la province du Kiang-Sou, puis Nankin et les villes du bas Yangtseu avaient exposé des objets manufacturés fort beaux et riches, surtout comme soieries et broderies; et les coiffures féminines en plumes d'oiseaux (spécialité de Nankin) étaient, pour la plupart, vraiment remarquables.
L'Exposition, ouverte en grande pompe au cinquième mois de la seconde année de Siuen-Tong (mai 1910), ferma ses portes le neuvième mois de la même année, c'est-à-dire en octobre 1910. Pendant son existence éphémère, cette première exhibition nationale n'a pas fait grand bruit à l'étranger. Les quelques Européens qui l'ont visitée n'ont pas été particulièrement surpris et n'ont trouvé là qu'un médiocre intérêt. Dans cette partie nord de la ville de Nankin où avait été tracé l'emplacement des divers pavillons, le style bizarrement européo-chinois de ces derniers laissait une fâcheuse impression et n'était nullement en harmonie avec l'architecture et le paysage chinois qui les entouraient.
Mais le triomphe de l'étrange fut la cérémonie de l'inauguration; on eut la surprise d'y voir, au milieu des vieux mandarins en habits soyeux aux couleurs vives et aux dessins chatoyants, de jeunes fonctionnaires vêtus à l'européenne, en frac ou en redingote. L'effet était désastreux. L'uniforme européen, pour l'armée, était jusqu'ici le seul admis dans le Céleste Empire, et c'était évidemment, dans ce cas, une nécessité, mais on n'avait jamais vu, dans une cérémonie officielle, des habits noirs figurer à côté de l'antique robe mandchoue. Comme son voisin le Japon, et sous son égide, la Chine marche, et elle finira, comme lui, par imiter l'Europe en tout, y compris l'habit, qui fait bien un peu le moine, malgré le proverbe.
En somme, l'Exposition de Nankin a été assez ignorée du dehors; mais elle a été pour les Chinois une date. La réunion, dans l'ancienne capitale des Ming, des produits des différentes provinces, la présence des exposants venus de tous les points du territoire est, en son genre, une des nombreuses affirmations du patriotisme chinois qui se dégage et s'affirme de plus en plus.