Le voyageur qui visite aujourd'hui Nankin ne voit que des ruines, et jusqu'à ces dernières années, les Européens passaient à côté de cette antique capitale sans même s'y arrêter. La ville, déclarée port ouvert par le traité franco-chinois de 1858, aucune nation, pas même les Anglais, n'avait profité de cette stipulation pour s'y installer. Seuls quelques missionnaires catholiques et protestants y avaient une résidence permanente.
VII.—Nankin ou Kiang-Ning-Fou a été ouvert au commerce étranger par le traité français de 1858, mais aucune puissance européenne n'attacha, à cette époque, d'importance à cette ville déchue, et ce n'est qu'en mai 1899 qu'elle attira l'attention. Dès 1900, l'Angleterre, l'Allemagne et l'Amérique y installèrent des consulats, et la France y possède actuellement un vice-consulat. Bien qu'elle se soit un peu relevée du coup que lui ont porté les rebelles Taiping, cependant, jusqu'à présent, Nankin n'a reconquis aucune importance commerciale. On croit généralement néanmoins que les communications par voie ferrée ouvertes dans la province donneront à la ville et au port un regain d'activité. Le chemin de fer pourrait en effet y amener les richesses minérales et autres des provinces du Ngan-Hoei, du Honan et du Chan-Si, et leur exportation serait facilitée par ce fait que le port de Nankin est accessible aux grands bateaux toute l'année. C'est pourquoi il existe un projet de chemin de fer qui aurait sa tête de ligne aux mines du Chan-Si pour aboutir au village de Pou-Keou en face de Nankin; une autre ligne partirait des mines de Sin-Yang, au Honan, et viendrait, en passant par la province du Ngan-Hoei, aboutir également à Pou-Keou. Mais on se demande si toutes ces espérances seraient effectivement réalisées; car la ligne actuelle qui fonctionne régulièrement tous les jours entre Changhai et Nankin n'a pas beaucoup changé l'activité commerciale de la place.
VIII.—Nankin possède une école navale, un arsenal et une poudrerie; l'Église épiscopale méthodiste d'Amérique y a fondé ce qu'elle appelle une Université.
Les satins de Nankin, qu'on nomme en chinois Touan tse, soit unis, soit semés de fleurs, sont les meilleurs et les plus estimés; on y fait aussi des feutres très renommés. Les transactions commerciales se sont élevées pour 1908 à environ 10.000.000 de taels (exactement 9.855.892 taels). Les importations consistent en opium, coton, fils de coton, flanelle de coton; lainages, draps, cuivre, fer, plomb, étain; bêche de mer (holothurie comestible), cigares et cigarettes, charbons, couleurs et teintures, aniline, machines, allumettes japonaises, aiguilles, pétroles, savons, parapluies, conserves alimentaires. Quant aux exportations, elles comportent haricots, pois, coton brut, éventails, papier, fleurs artificielles, chanvre, peaux de bœufs et de buffles, cuir, médecine, riz, sésame, soie écrue, soie blanche, soie jaune, cocons, déchets de cocons, rubans brodés de fils d'or et d'argent, fourrures de chèvres, d'agneaux et de brebis.
IX.—C'est à Nankin qu'a eu lieu, en 1910, la première manifestation de la «Nouvelle Chine», de la Chine qui se transforme, qui s'occidentalise, et cela avec une telle rapidité que la poste ou le télégraphe nous apporte constamment l'écho de quelque changement. La vieille capitale des Ming, pour laquelle le vrai Chinois a toujours tant d'amour et dont il évoque, non sans amertume, la splendeur passée, devait voir dans ses murs le premier signe de la métamorphose chinoise.
L'exposition de Nankin me paraît avoir été lancée sous l'influence japonaise, et l'on retrouve, dans ses règlements, son organisation, dans le vocabulaire technique des documents chinois qui traitent de la question, la mentalité et l'inspiration directrice des Japonais. Il est d'ailleurs hors de doute que le voisin de l'est est partout en Chine, à l'heure actuelle; c'est lui qui pousse le colosse chinois toujours en avant, avec l'idée bien arrêtée de le guider où il voudra et de profiter de lui, à l'exclusion de tous les étrangers qui voudraient cependant dire leur mot en l'occurrence. La presse chinoise, qui a éclos subitement et qui a couvert les provinces de journaux quotidiens de toutes sortes, alors qu'il n'y avait autrefois que quelques feuilles, soit officielles, soit dirigées par des missionnaires protestants ou catholiques, est en majeure partie dans les mains d'agents japonais. Toutes les questions sont traitées dans ces feuilles: agriculture, commerce, instruction publique, défense nationale, etc... On y discute les projets d'augmentation de l'armée navale et de construction de navires de guerre; la création d'une école supérieure des chemins de fer, l'installation du télégraphe sans fil entre le Sseu-Tchuen et le Thibet; la plantation de l'indigo et l'élevage des vers à soie, et une quantité d'autres choses. Les conseils ne sont pas ménagés au gouvernement et aux différentes administrations.
L'ensemble de cette littérature est japonais, et, d'ailleurs, toutes les provinces de Chine, même les plus reculées, sont inondées de brochures rédigées en chinois, imprimées au Japon, et traitant de toutes les questions sociales: politique, administration, finances, droits de l'homme, etc... Et cela date de loin: je me rappelle que, me trouvant au Kouang-Si, sur la rivière de l'ouest, dans une petite sous-préfecture nommée Kouei-Chien, le sous-préfet, homme tout à fait modernisé, me fit voir sa bibliothèque (dont il était très fier), et je pus constater que tous les livres qui la composaient étaient rédigés et imprimés au Japon, à l'usage des Chinois. Il se trouvait même, parmi ces ouvrages, la traduction de l'Esprit des lois de Montesquieu, du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, des œuvres socialistes de Karl Marx—et beaucoup d'autres. Il est bien évident que ces traductions ne pouvaient avoir été faites que par des Japonais déjà fort instruits dans les lettres et sciences d'Europe.
Il est tellement clair et visible, d'ailleurs, que le Japon mène la Chine! Dans le livre que j'ai publié sur le Japon[12], je disais que j'avais rencontré des Japonais dans toute la Chine; voici un fait qui montrera jusqu'à quel point ils savent s'infiltrer chez leurs voisins, et cela sans être reconnus pour des étrangers; on comprendra alors comment et pourquoi le Japon est forcément le grand éducateur du Céleste qui, cependant, n'éprouve en rien pour lui les sentiments d'un frère.
[12] L'Empire japonais et sa vie économique. (Librairie Orientale et Américaine, E. Guilmoto, éditeur.)
Il y a de cela déjà une douzaine d'années, dans un port du Yangtseu où je résidais, un navire de guerre japonais vint jeter l'ancre. Le commandant, homme fort aimable, me fit une visite et voulut bien me recevoir à sa table à déjeuner. Lorsque j'arrivai, au jour dit, je vis, dans l'entrepont du navire, une longue table servie et comprenant une trentaine de couverts. Un nombre à peu près égal de convives attendaient, parmi lesquels je remarquai une vingtaine de jeunes Chinois; au premier abord, je n'y prêtai pas grande attention, mais je vis, quelque temps après, que ces Chinois n'étaient autres que des Japonais déguisés. Ils venaient de différentes parties des provinces du Houpe et du Hounan où ils s'instruisaient sur les choses chinoises, et ils étaient là, à bord de ce bâtiment de guerre, pour faire leur rapport au commandant. Nul doute que chaque province du vaste empire chinois ne renfermât ainsi plusieurs «explorateurs»; et, à l'heure qu'il est, j'en suis convaincu, les Japonais connaissent la Chine mieux que les Chinois eux-mêmes. C'est pour ce motif que je crois la Chine actuellement menée par le Japon, et toute poussée d'occidentalisme a une origine et une direction nippones.