Une fabrique de papier a été construite, et on constate un grand mouvement dans le sens de la création de différentes industries; on parle beaucoup de chemins de fer dans plusieurs directions, mais tout cela n'est encore qu'à l'état de projet. Le seul chemin de fer qui passe à Tchen-Kiang pour le moment est celui qui relie Changhai à Nankin; mais les marchandises ne s'en servent pas, et préfèrent toujours les vapeurs du Yangtseu qui sont bien meilleur marché.

V.—Si l'on en croit les anciens auteurs, Nankin était la plus belle ville qui fût au monde; quand ils parlent de son étendue, ils disent que si deux hommes à cheval sortent dès le matin par la même porte et qu'on leur ordonne d'en faire le tour au galop chacun de son côté, ils ne se rejoindront que le soir; il est certain qu'elle est la plus grande de toutes les villes de Chine. Fondée par l'Empereur Hong-Wou, le premier souverain de la dynastie essentiellement nationale des Ming (1368-1403), elle a 5 lieues de tour; elle n'est pas exactement sur le grand fleuve, mais en est éloignée de près de 6 kilomètres, et le petit port qui la rattache au fleuve se nomme Chia-Kouan; les barques s'y rendent par plusieurs canaux qui, du fleuve, aboutissent à la ville. Une route toute nouvelle conduit aussi de Chia-Kouan à la ville.

Nankin est de figure irrégulière: les montagnes comprises dans ses limites et la nature du terrain en sont la cause. Elle était sous les Ming la capitale de l'Empire; mais depuis la conquête tartare elle a perdu de son importance, et elle est bien déchue de son ancienne splendeur; elle avait autrefois un palais magnifique dont il ne reste aucun vestige, un observatoire, des temples, des tombeaux impériaux et d'autres monuments superbes. Les Tartares ont démoli les temples et le palais impérial, détruit les tombeaux et ravagé presque tous les autres monuments. Le tiers de la ville aujourd'hui est entièrement désert; les rues habitées sont assez belles, bien pavées et bordées de boutiques propres et richement approvisionnées.

Nankin aux yeux des Chinois n'est plus la ville aux mille splendeurs; tout s'est concentré à Pékin, et le nom même de Nankin a officiellement disparu: la ville se nomme Kiang-Ning-Fou. Cependant, même après la conquête tartare elle n'avait pas perdu complètement toute importance, elle cultivait les sciences et les arts; elle fournissait beaucoup de lettrés, de docteurs en lettres chinoises et de grands mandarins; les bibliothèques y étaient nombreuses, les boutiques des libraires bien fournies; l'imprimerie y était superbe et le papier qu'on y fabriquait était le meilleur de l'Empire; on y travaillait les fleurs artificielles d'une manière remarquable, et cet art s'est du reste répandu aujourd'hui dans toute la Chine.

Malheureusement tout ce que les Tartares avaient épargné fut détruit par les rebelles Taipings: la fameuse Tour de porcelaine, notamment, la merveille de la Chine, fut entièrement démolie et l'on n'en voit plus que les débris épars, parmi lesquels on peut trouver intactes quelques tuiles vertes et jaunes que les touristes emportent comme souvenir. Le tombeau de Hong-Wou, le fondateur de la dynastie, avec son allée flanquée d'animaux gigantesques en granit, est aussi dans un état pitoyable. Quant au palais impérial lui-même, il n'en reste que de vagues traces.

VI.—Nankin, qui était la capitale des empereurs de la dynastie des Ming depuis 1368 jusqu'à 1403, époque où l'empereur Yong-Lo transporta à Pékin le siège de l'Empire, avait déjà été la capitale de l'un des trois royaumes en 211; ensuite elle avait également été capitale depuis 317, sous le règne de Kien-Wou, de la dynastie des Tsin, jusqu'à 582, sous les dynasties des Song du Nord, des Tsi, des Leang, des Tchen. Autrefois, les empereurs transportaient leur capitale un peu partout suivant leur bon plaisir, et dans l'histoire primitive de la Chine, jamais un empereur ne résidait dans la ville où avait résidé son prédécesseur; c'est ainsi que tour à tour Kai-Feng, Tai-Fuan, Si-Ngan, Tchengtou, etc., avaient servi de résidence impériale.

Aujourd'hui, ainsi que je l'ai déjà dit plus haut, le nom de Nankin (capitale du Sud), n'existe plus officiellement, bien que les étrangers continuent à l'employer et ne connaissent pas d'autre nom. Les Chinois, dans leurs rapports officiels, ne le désignent que sous le nom de Kiang-Ning-Fou. Admirablement située sur la rive méridionale du Yang-Tseu-Kiang, à 194 milles marins de Changhai, accessible de tous côtés par terre et par eau, la ville était toute désignée pour une résidence impériale. Quand Hong-Wou en fit sa capitale, il agrandit le mur qui entourait la ville, et fit une si grande enceinte que jamais elle ne fut complètement remplie. Cependant elle offrait, sous les Ming, une apparence de brillante civilisation et il s'y élevait de nombreux palais. Tout cela fut détruit par les Taiping en 1865, et depuis ce temps, comme toutes les villes du Yangtseu qui sont tombées entre les mains des rebelles, elle n'est plus que ruines.

La partie occupée par les Mandchous est séparée par un mur de la ville purement chinoise; un canal assez profond conduit du fleuve jusque sous les murs de l'Ouest, et il était souvent plus commode, avant ce chemin de fer, de prendre un sampan et de suivre cette voie que d'aller à pied dans les rues mal entretenues. Nankin possède quatre grandes avenues très larges, coupées à angle droit par d'autres plus petites; bien qu'elles ne soient pas mieux entretenues que celles de Pékin, cependant elles sont peut-être moins sales que ces dernières, mais cela tient évidemment à ce que Nankin est une ville presque abandonnée.

Les seuls monuments à voir aujourd'hui, en dehors de quelques colonnes de marbre, restes de l'ancien palais, dans la ville mandchoue, consistent en une allée de statues gigantesques en granit, hors des murs. Ces statues forment une avenue qui mène au tombeau du fondateur de la dynastie des Ming, l'empereur Hong-Wou. Il fut enterré là en 1398. Ces statues représentent des guerriers, des éléphants, des chameaux; de loin en loin, entre les différents animaux, s'élèvent des tablettes de pierres, supportées sur le dos d'une tortue, et couvertes d'inscriptions. Tout cela n'est plus que ruines, et quand j'ai visité le tombeau en 1895, plusieurs des statues gisaient à terre. Mais le vrai, l'unique monument de Nankin était la fameuse Tour de porcelaine, connue dans le monde entier. Cette tour, appelée, Pao-Ngan-Ta, avait été élevée par l'empereur Yong-Lo, à la mémoire de l'impératrice, et sa construction avait duré dix-neuf ans, de 1411 à 1430. Les matériaux les plus délicats avaient été employés; elle était d'une élégance et d'un fini qu'on rencontre rarement dans l'architecture chinoise; enfin, chose encore plus rare en Chine, le gouvernement l'entretenait et la réparait. En 1801, le tonnerre ayant détruit les étages supérieurs, ils furent immédiatement reconstruits. En 1850 les Taiping firent sauter la Tour; les débris encore aujourd'hui jonchent le sol, et c'est à peine si l'on peut trouver intacte une des tuiles jaunes et vertes qui recouvraient ses toitures.

Elle était de forme octogonale, divisée en neuf étages; chaque étage, en partant du pied de la Tour, diminuait de circonférence. Sa base reposait sur une fondation en briques, et un large escalier conduisait à l'entrée de la Tour, au pavillon du rez-de-chaussée. Là se trouvait un escalier en spirale qui menait le visiteur jusqu'au sommet. La carcasse du monument était tout entière en briques soutenues par une forte charpente de poutres énormes. Quant à l'extérieur, les huit faces étaient revêtues de tuiles vernies de couleurs vertes, jaunes, blanches, rouges, mélangées avec grâce. Chaque étage avait un toit avancé, comme on peut le voir dans tous les dessins de pagodes chinoises, et ces toits étaient recouverts de tuiles jaunes et vertes. A chaque coin des toits pendaient des cloches: il y en avait, dit-on, cent cinquante.