Il faut ajouter que la capitale de l'Empire, Nankin, se trouvant précisément située dans la province du Kiang-Nan, contribuait nécessairement à la richesse de cette même province et en même temps à sa culture intellectuelle; car les habitants en étaient et en sont encore civils et polis, et recherchés dans leurs manières.
III.—Les principaux articles d'exportation du port de Wou-Hou sont donc: le riz, le thé, un peu de soie, des plumes de canard et de poulet, du chanvre, et aussi une assez grande quantité de haricots.
On trouve à l'importation: opium, cotonnades et coton de toutes sortes; fer et métaux divers, allumettes, pétrole, bêche de mer; verrerie, savon, sucre et parapluies. Dans cette énumération, nous ne voyons guère que des articles anglais, allemands, japonais et américains. Les Français n'y figurent pas, sauf peut-être comme importation de rubans de soie brodée de Saint-Étienne. Bien que n'étant pas un port ouvert au commerce étranger, il n'est pas sans intérêt de mentionner ici la ville de Ngan-King, située sur le Yangtseu, en face de la province du Kiang-Si. Cette ville est très considérable par ses richesses et son commerce; tout le pays à l'entour est très découvert, très agréable et très fertile. C'est à Ngan-King que se fabrique l'encre de Chine la plus renommée.
IV.—Kieou-Kiang est l'une des villes les plus agréables à habiter parmi toutes celles qui sont bâties sur les bords du Yangtseu. Quand le voyageur arrive en bateau en remontant le fleuve, il passe d'abord, avant d'arriver à Kieou-Kiang, devant la petite île de Siao-Kou-Chan (le petit orphelin) très élégante et chargée de monastères blanchâtres, qui la font ressembler à un pain de sucre; puis il arrive à l'embouchure du lac Po-Yang, où se dresse, adossé à une éminence et regardant l'entrée du lac, le port de Houkeou; de cette dernière ville, par-dessus le lac, on aperçoit une chaîne de collines assez élevées et dont les versants, descendant vers le Po-Yang, sont couverts de verdure en buissons et de quelques arbres isolés. Cela fait contraste avec les rives plates que l'on rencontre partout ailleurs; en effet, depuis l'embouchure du Yangtseu jusqu'aux gorges d'Itchang, on ne voit aucune verdure; l'indigène imprévoyant a abattu toute la forêt et ne lui a pas donné le temps de repousser. Par delà les prairies où coule majestueusement le grand fleuve, depuis des siècles, toute trace d'arbres a disparu et on ne voit que des collines nues et grisâtres. Aussi la vue se trouve-t-elle égayée quand on arrive en face de Kieou-Kiang. La ville en elle-même n'a rien de plus remarquable qu'une autre ville chinoise, et les Européens qui habitent la concession sont en très petit nombre; seulement les agents de la douane, les représentants des compagnies de navigation et quelques missionnaires. Cependant, grâce aux montagnes dont elle est entourée, elle a un cachet particulier que n'ont pas les autres villes du Yangtseu, même les plus grandes. Aussi, les Européens qui résident dans les ports proches de Kieou-Kiang, notamment ceux de Hankeou, ont-ils construit sur les hauteurs du Lou-Chan (ainsi se nomme la chaîne de Kieou-Kiang) une véritable petite ville où ils vont prendre le frais et se reposer des chaleurs torrides de l'été du Yangtseu. Autrefois seule la douane de Kieou-Kiang possédait un bungalow dans un coin de montagnes nommé Ta-Chan-Pei, et les Russes, marchands de thé à Hankeou, une autre maison à Ma-Ouei-Chouei; mais en 1899 un missionnaire américain découvrit le sommet de Ku-Ling et s'y installa. L'idée lui vint de construire des maisons de rapport et il lutta avec les mandarins du Kiang-Si pour obtenir une certaine quantité de terrain. Ce fut dur, ce fut long, mais sa patience fut récompensée, et à l'heure qu'il est Ku-Ling est une véritable ville européenne perchée sur le sommet du Lou-Chan. De tous les points du Yangtseu on y vient, et les habitants de Changhai eux-mêmes, qui autrefois allaient se reposer au Japon, ne dédaignent pas de s'y installer malgré les trois jours de navigation sur le fleuve.
V.—Nous sommes ici dans la province du Kiang-Si, bornée au nord par le Houpe et le Ngan-Hoei; à l'est, par le Tche-Kiang et le Fou-Kien; au sud, par le Kouang-Tong; à l'ouest, par le Hounan. Les montagnes qui se trouvent au nord de la province et auxquelles Kiu-Kiang est adossé sont relativement peu hautes et par suite très abordables; mais celles qui sont au midi et qui se réunissent aux montagnes des provinces du Kouang-Tong et du Fou-Kien sont presque inaccessibles, quoique l'on y découvre de fort belles vallées.
Les campagnes sont très bien cultivées; cependant la province est si peuplée que, toute fertile qu'elle est, elle ne fournit pas beaucoup plus de riz qu'il n'en faut pour nourrir ses habitants; aussi ont-ils la réputation d'être très économes, voire avares, et leur épargne sordide leur attire souvent la raillerie de leurs compatriotes.
Le Kiang-Si est bien arrosé; sa principale rivière est le Kan-Kiang qui prend sa source près de Sin-Fong, et après avoir passé à Kan-Tcheou, Kingan et Nan-Tchang, se jette dans le lac Poyang près de Nan-Kang. Cette rivière ainsi que les petits ruisseaux qui s'y jettent est remplie de toutes sortes de poissons, notamment truites et saumons; à une certaine époque de l'année, généralement en avril, les esturgeons remontent le fleuve et sont pris en grande quantité dans le lac Poyang. La tortue comestible à carapace molle est également très abondante au Kiang-Si. Ainsi que je l'ai dit plus haut, les montagnes dont la province est entourée sont couvertes de bois, ce qui en fait une oasis au milieu de la nudité des autres provinces.
Outre que la terre produit ici tout ce qui est nécessaire à la vie et que rivières et lacs fournissent amplement le poisson, la province du Kiang-Si est très riche en mines d'or, d'argent, de plomb, de fer et d'étain. On y exploite une mine de charbon dans le sud, à Ping-Chiang; on y fabrique également de belles étoffes et on y distille un vin de riz très renommé.
Mais l'industrie la plus célèbre du Kiang-Si est celle de la porcelaine. On la fabrique à Kin-Te-Tcheng, petite ville située sur la rivière Tchang, dans une plaine entourée de hautes montagnes; la ville a beaucoup souffert de la rébellion des Tai-Ping, mais elle reprend peu à peu son activité; elle est peuplée surtout d'ouvriers porcelainiers et décorateurs, et bien qu'elle ne soit pas ville murée, mais pour ainsi dire simple village, c'est l'une des plus grandes cités de la province comme population. C'est à Kin-Te-Tcheng que la Cour de Pékin commande la porcelaine dont elle a besoin; et il n'y a pas lieu d'insister pour faire comprendre que le commerce de vases, plats et bols d'espèces variées est la principale affaire de cette partie du Kiang-Si; un grand nombre de marchands de toutes les provinces viennent s'y approvisionner; car la porcelaine qui se fait à Canton et dans les provinces de Fo-Kien est loin d'être aussi estimée; beaucoup de marchands indigènes du Kiang-Si chargent aussi de grandes barques et vont à petites journées vendre leur produit dans les villes le long du Yangtseu.
Kieou-Kiang a été ouvert au commerce étranger; c'était en effet l'un des ports où pouvait aborder le thé dont les Anglais faisaient autrefois un grand commerce; il avait été question, au lieu d'ouvrir Kieou-Kiang, de choisir Houkeou, à l'embouchure du Poyang dans le Yangtseu; mais je crois que ce dernier port n'aurait pas été plus florissant que Kieou-Kiang, qui a trompé toutes les espérances fondées sur lui; il n'a jamais été en effet un marché pour les thés dont le trafic a toujours été concentré à Hankeou.