A ces compagnies qui effectuaient un service régulier de passagers venaient s'ajouter deux autres compagnies; elles ne faisaient que le service des marchandises et ne s'arrêtaient pas à quai dans les ports intermédiaires entre Changhai et Hankeou.

Tels étaient les services de transport entre Changhai et Hankeou jusqu'en 1898; depuis, la concurrence s'est établie, les Japonais, les Allemands, et même les Français ont installé des compagnies de navigation sur le Yangtseu; les Japonais d'abord, avec quatre bateaux, les Allemands avec trois, et enfin les Français avec deux.

La navigation sur le Yangtseu est relativement facile dans toute la partie basse du fleuve, c'est-à-dire de Changhai à Hankeou. A part quelques mauvais passages, connus d'ailleurs et balisés, rien n'est plus facile que ce voyage, à tel point que les bateaux marchent même la nuit. Il arrive bien parfois, aux basses eaux, c'est-à-dire en hiver, qu'un banc de sable se déplace et arrête un bateau; j'ai même vu cinq bateaux arrêtés à la suite les uns des autres sur un banc de sable assez mauvais, juste avant d'arriver à Hankeou, mais c'est là une surprise assez rare, et la chose, en elle-même, n'offre d'ailleurs aucun danger.

Ce qui est plus pénible, c'est la navigation entre Hankeou et Itchang. Ici, en effet, le petit vapeur, si minime qu'il soit, ne peut s'aventurer sans un éclaireur, une petite chaloupe dépêchée en avant pour sonder les passages connus, et constater s'ils n'ont pas changé par suite du déplacement des sables. On va donc très lentement, même si on a la chance de ne pas s'échouer; quant à moi, je me suis trouvé trois jours dans cette situation, le navire complètement à sec, dans l'attente du flot favorable qui devait chasser le sable. C'est fort désagréable. Mais il faut se résigner; il n'est pas possible de rendre le fleuve régulier par suite de la mobilité des sables qui forment la base de son lit.

Le fleuve est, heureusement, très amplement aménagé de phares, de bouées et de balises. Ces différentes lumières des bouées et balises sont connues des navigateurs du fleuve sous des noms anglais; car tous les pilotes du Yangtseu sont anglais, ou chinois sachant l'anglais, et d'ailleurs les cartes sont également toutes en anglais.

Changhai compte quatorze feux, quatre bateaux-feux, trente-six bouées et vingt-neuf balises; Tchen-Kiang: onze feux, cinq bateaux-feux, deux bouées, deux balises; Kieou-Kiang: quinze feux, dix bateaux-feux, trois balises; Hankeou: dix-sept feux, neuf bateaux-feux, huit balises; Yo-Tcheou: trois feux, dix-neuf bouées, trois balises; Tchang-Cha: quatre feux, quatre balises; Itchang: deux bouées, quatre balises.

Tous les feux sont soit fixes, soit à éclat, soit tournants; les bouées et balises peintes soit en rouge, soit en blanc ou noir; placés à tous les endroits dangereux du fleuve depuis Changhai jusqu'aux premières gorges en amont d'Itchang, ils rendent la navigation aussi sûre que possible, et jamais on n'entend parler d'accident, si ce n'est aux hautes eaux quelquefois, lorsqu'un bateau, poussé par le courant, va s'ensabler dans une rizière, chose rare d'ailleurs, et peu dangereuse.

Depuis Itchang jusqu'à Tchong-King, la navigation devient purement chinoise; et bien que les deux villes ne soient pas éloignées l'une de l'autre de plus de 800 kilomètres, il faut compter un minimum de quatre semaines pour faire le trajet; les rapides parfois terribles des gorges du Haut-Yangtseu rendent la marche des jonques pénible et dangereuse, et les flots jaunes du fleuve recèlent des trésors coulés depuis des milliers d'années avec les jonques qui les portaient. Si on pouvait aller au fond du fleuve dans ces endroits si redoutés des mariniers chinois, nul doute qu'on n'en retirât des sommes considérables en lingots d'argent.

III.—Les Européens ont voulu essayer de remonter le fleuve à la vapeur depuis Itchang jusqu'à Tchong-King; le premier essai[2] a été tenté par la canonnière à fond plat «Woodcock» de la marine britannique, au mois d'avril 1899; elle est arrivée à Tchong-King, mais assez abîmée; en septembre 1901, les Français ont fait un essai à leur tour, et ils ont dû y laisser leur petit bateau qui ne pouvait plus redescendre. Les Allemands ont tenté aussi, un peu plus tard, d'y faire remonter un navire de commerce; mais ce dernier fut mis en pièces sur les rochers. On en est donc resté aux jonques chinoises, très confortablement aménagées d'ailleurs, et pour le loyer desquelles on paye de 140 à 150 taels, soit environ 450 frs[3].

[2] Une tentative avait été faite avant celle-ci par M. Little, résident anglais de Tchong-King, au printemps de 1898, avec un petit vapeur, le Leechuen; mais vu le peu de force de sa machine, il avait été obligé de recourir au track à la cordelle.