[3] Le Père Chevalier, le savant jésuite qui dirige avec le Père Froc l'observatoire de Zika-Wei, près de Changhai, a fait, en 1897-98 le voyage du Haut-Yangtseu, de Itchang-Fou à Ping-Chan-Hien, et a décrit et illustré merveilleusement le cours du fleuve dans la région supérieure. Son récit est complété par des observations astronomiques d'une grande valeur, des relevés de sondages dans les différentes parties du fleuve; un atlas fort complet forme le complément de l'ouvrage.—Le Haut-Yangtseu, de Itchang-Fou à Ping-Chan-Hien en 1897-98, par le R. P. CHEVALIER, S.J. Changhai, 1899. (Paris, chez E. Guilmoto.)

IV.—L'aspect du fleuve et de ses rives, dans toute sa longueur jusqu'à Itchang, est prodigieusement monotone: vastes plaines herbeuses variant avec les champs de riz, s'étendant à perte de vue; eaux jaunâtres l'hiver et tournant au rouge l'été, lorsque le fleuve charrie la terre enlevée, dans ses crues, aux montagnes du Thibet, telle est à peu près partout la seule vue sur laquelle puissent s'arrêter les regards. Par delà les plaines, des rangées de montagnes dénudées, roussâtres, apparaissent de temps en temps; pas un arbre, pas un buisson. A l'approche du lac Poyang seulement, on découvre, dans le lointain, par delà la petite ville de Kieou-Kiang, quelques collines boisées formant la chaîne du Lou-Chan et où l'on distingue plus de brousse que de hautes futaies. Les Chinois, imprévoyants, ont tout coupé, et la terre inculte des montagnes est entraînée de plus en plus par les pluies dans le grand fleuve, qui charrie ces masses pour les accumuler en une barre de sable et de boue à son embouchure.

Aussi l'aspect du fleuve est-il triste, et la navigation est d'une monotonie désespérante pour le voyageur entre Changhai et Hankeou. Rien ne vient distraire la vue si ce n'est l'arrêt aux différents ports intermédiaires, et de temps en temps un camp chinois ou une batterie installée, on ne sait trop pourquoi, sur quelque point plus élevé de la rive. Avant d'arriver au lac Poyang, une île, le Petit Orphelin, en chinois Siao-Kou-Chou, attire les regards; elle est originale, en pain de sucre, couverte de monastères bouddhiques tout blanchis à la chaux; et elle est la seule distraction de ce voyage.

Malgré toute la bonne volonté dont le voyageur pourrait être doué, malgré un entraînement naturel vers l'enthousiasme, il ne saurait être saisi par la platitude accablante de la vaste plaine et de la non moins vaste étendue d'eau qui s'étend de Changhai à Itchang. Il chercherait en vain, dans le parcours pourtant si long du Bas-Yangtseu, quelque coin où reposer ses yeux et son cerveau fatigués de ce calme, de cette uniformité.

Il n'en est pas de même, toutefois, à Itchang. Ici, l'aspect du fleuve et de ses rives change brusquement. Dès que l'on quitte Itchang, on pénètre dans les gorges du Yangtseu, où l'eau, tantôt resserrée entre des falaises à pic, semble un lac d'un calme absolu, tantôt encaissée entre d'énormes bancs de roches, se précipite furieuse, avec un bruit de tempête, et forme des rapides. Il y en a ainsi plus d'une centaine depuis Itchang jusqu'à Tchong-King, et le passage d'un de ces rapides est toujours émouvant, quelquefois dangereux comme, par exemple, celui du Sin-Tan, bien connu des navigateurs du haut-fleuve. Malgré l'adresse des bateliers chinois et leur endurance, il peut arriver que la corde casse ou que tout autre accident se présente et fasse aller la jonque à la dérive et la brise sur les rochers. Heureusement ces incidents ne sont pas très fréquents, encore qu'il s'en produise pourtant tous les ans; en revanche, la nature offre ici à l'œil du voyageur une diversité de vues qui font oublier la longueur et la difficulté du voyage. Défilés entre des montagnes élevées et nues, sans un arbre, sans une touffe d'herbe; gorges sombres, creusées et recélant quelque temple rouge ou quelque statue énorme; vallées délicieuses où poussent l'orange et le pamplemousse, et où de jolies cascades d'eau fraîche, ombragées de bambous et de saules, invitent à s'arrêter. Tantôt l'aspect des lieux est sauvage et semble peu hospitalier; tantôt, au contraire, dans une vallée bien protégée par la montagne et où le soleil pénètre par en haut, on éprouve une douce sensation de bien-être devant la nature gracieuse et verdoyante.

V.—Située entre le 26° et le 33° de latitude septentrionale, la vallée du Yangtseu offre dans toute son étendue un climat presque uniforme; les saisons sont à peu de chose près les mêmes que dans l'Europe occidentale; toutefois, elles sont moins marquées, et l'été est beaucoup plus chaud. Le printemps n'existe pour ainsi dire pas, et, dès les premiers jours d'avril, il fait très chaud. Puis cela va ainsi en augmentant jusqu'en août; il y a alors, tant à Changhai qu'à Nanking, Hankeou, Itchang ou Tchong-King, entre 40° et 42° centigrades à l'ombre. Les nuits ne sont guère moins chaudes, et il est souvent impossible de fermer l'œil. Au mois de septembre, quelquefois au 15 août, un orage éclate qui abaisse la température et on peut espérer le début de l'automne. Au moment où la chaleur est ainsi brusquement en baisse, il faut faire attention aux maladies d'entrailles, particulièrement à la dysenterie. L'automne dans toute la vallée du Yangtseu est délicieux. Un temps frais le matin, un ciel bleu, sans nuages, un soleil radieux et pas trop chaud, telle est la caractéristique de cette saison qui se prolonge depuis septembre jusqu'à janvier. Vers les mois de novembre ou décembre, les nuits deviennent plus fraîches, il gèle; le soleil perd de sa force, mais le ciel reste toujours bleu. Quant à l'hiver, il dure à peu près trois mois, janvier, février et mars, et il est parfois rigoureux; à Changhai et à Hankeou, où les colonies européennes sont nombreuses, on patine et on se livre à toute espèce de sports d'hiver. Cependant le fleuve n'est jamais gelé et le thermomètre n'atteint pas les basses températures remarquées fréquemment même en France.

En somme le climat de tout le bassin du Yangtseu est assez sain: il est évidemment quelquefois pénible l'été, pendant les mois de juin, juillet et août, mais le blanc peut y vivre et bien y vivre; il y est sujet aux mêmes maladies qu'en Europe, fièvre typhoïde, variole, maladies des bronches, et de plus il est atteint fréquemment de diarrhée et de dysenterie. Il est vrai que ces deux dernières maladies ne sont pas très redoutables, car le malade peut en trois jours être évacué à Changhai et prendre là la mer qui le remet de suite; à condition toutefois qu'on n'y ait pas recours trop tard.

La peste n'avait pas fait de trop gros ravages jusqu'à présent dans cette partie de la Chine, mais le choléra y est endémique et fait des victimes tous les ans parmi les indigènes; assez rarement il devient épidémique.

Les maxima peuvent aller jusqu'à + 45° l'été et les minima - 15° l'hiver; mais ce cas est rare: + 40° et - 7° sont plus près de la moyenne.

Les pluies ne sont pas particulièrement abondantes et donnent une moyenne raisonnable; elles tombent le plus généralement au printemps (février-mars) et un peu aussi l'été (juin-juillet). Parfois cependant, elles sont assez persistantes au printemps, et souvent février et mars sont très humides; il n'y a alors pour ainsi dire pas d'hiver, mais une saison désagréable, toute d'humidité froide.