VI.—Les différentes provinces qui sont arrosées par le Yangtseu et ses affluents ont à peu près les mêmes productions; la population y est en majeure partie agricole et cultive surtout le riz. Les terres y sont très fertiles et bien arrosées, et la récolte y est rarement mauvaise. Les immenses plaines du Bas-Yangtseu se prêtent merveilleusement à cette culture; quant aux provinces du Haut-Yangtseu, où les montagnes se dressent, quelquefois très élevées, elles sont aménagées pour la culture du riz avec un art infini: les Chinois détachent les pierres et en font de petites murailles pour soutenir les terrasses qu'ils élèvent sur le flanc des montagnes; ils aplanissent ensuite les terrains et y sèment le grain; l'entreprise est pénible, et montre qu'en Chine on ne perd pas un pouce de terrain, là où le riz peut pousser. Pour irriguer ces rizières élevées, les Chinois détournent l'eau des sources et des cascades, créent des réservoirs où ils reçoivent les eaux de pluie et font ainsi couler l'eau en descendant de rizière en rizière jusque dans la vallée.

En dehors du riz, on aperçoit dans les campagnes le maïs, la patate douce, l'arachide, diverses espèces de haricots, le melon, la pastèque, le topinambour, la châtaigne d'eau, le chou, le navet, la carotte et en général tous nos légumes.

La vallée du Yangtseu possède le buffle qui ne sert qu'au travail des champs, le bœuf à bosse, le mouton, le petit poney dur et résistant, mais capricieux et souvent méchant et irascible. La volaille y vit et y prospère admirablement; il y a quelques années on payait encore à Hankeou un poulet huit cents, soit 0,20 centimes, et un canard cinq cents, soit 0,10 centimes 5; depuis la pénétration de la civilisation européenne avec le chemin de fer, ces prix se sont modifiés. Quant au porc, comme partout en Chine, il court les rues.

Le gibier abonde: lièvres, faisans, chevreuils se trouvent en grande quantité; mais les environs de Changhai en sont, à vrai dire, un peu dépourvus depuis que l'augmentation de la colonie européenne de la ville a renforcé les compagnies de chasseurs; il a même fallu que les municipalités, d'accord avec les consuls, prissent des mesures de défense contre la disparition totale du gibier. Quoi qu'il en soit, si on remonte vers Kieou-Kiang et Hankeou et au delà, on trouve encore des chasses productives. Le mont Louchan à Kieou-Kiang donne asile à des troupes de sangliers de petite espèce qu'on s'amuse à chasser et qui fournissent un aliment fort agréable; les Chinois, bien entendu, n'en mangent pas, ils ne touchent à aucun gibier. Le porc fait la base de leur alimentation.

Le Yangtseu et ses affluents, ainsi que les lacs traversés par ces affluents, regorgent littéralement de poissons; on en trouve partout, jusque dans les fossés des rizières. Il est vrai de dire que le Chinois repeuple ses cours d'eau. Des bateaux, qui font le commerce du frai, parcourent le pays; j'ai assisté sur les bords du Yangtseu à cette pisciculture. On élève les petits poissons dans des trous ou fossés, en les nourrissant de lentilles de marais ou de jaunes d'œufs, et quand ils sont assez grands on les jette dans le fleuve. Aussi, jamais le poisson ne manque en Chine, et le Yangtseu, en particulier, est un réservoir inépuisable. Les Européens qui habitent les ports ouverts préfèrent le poisson nommé Kouan-yu, ou mandarin, sans arête et d'un goût très fin. Mais le fleuve en renferme de toutes sortes d'espèces connues et inconnues à l'Europe. Au printemps, l'esturgeon remonte le Yangtseu, et l'on en pêche, même à Hankeou et à Kieoukiang, qui sont à peu près gros comme des veaux.

L'alose (Sam lai) remonte également au printemps, mais ne va guère plus loin que Changhai, d'où on la transporte sur tous les points du Yangtseu où habitent les Européens.

La carpe est un des poissons les plus communs de la Chine, avec l'anguille, et les marchés des villes en sont toujours abondamment pourvus.

Les provinces les plus riches de cette partie de la Chine sont sans conteste le Kiang-Nan, c'est-à-dire les trois provinces du Kiang-Sou, Kiang-Si, Ngan-Hoei, et la magnifique province du Sseu-Tchuen, considérée comme la meilleure de toute la Chine au point de vue de la production et de la richesse. Quelques-unes des provinces arrosées par le Yangtseu sont assez pauvres: tels sont le Houpe et le Hounan, le Kouei-Tcheou et le Yunnan. Cette deuxième province est particulièrement déshéritée.

VII.—Il est généralement admis que les Chinois sont venus des environs du Tarim, et du plateau central de l'Asie; ils se sont répandus dans le bassin du Fleuve Jaune, qui forme, depuis la province du Chen-Si jusqu'à celle du Chan-Toung, le premier habitat chinois. La vallée du Yangtseu, qui nous occupe plus spécialement, n'a été peuplée par les Chinois qu'au début de notre ère, lorsque la population chinoise, augmentant sans cesse, n'a plus trouvé de place suffisante pour vivre dans les régions où elle s'était d'abord installée. Elle a donc dû conquérir le pays sur les aborigènes qui, sous le nom de Miao-Tseu, occupèrent les contrées qui forment aujourd'hui les provinces du Sseu-Tchuen, du Houpe, du Hounan, du Kouei-Tcheou, du Kiang-Si. Puissamment organisés, les Chinois n'eurent pas de peine à triompher de tribus barbares éparses, sans cohésion, et, dès le commencement de l'ère chrétienne, toutes ces tribus avaient disparu, fondues dans l'élément conquérant et civilisées et assimilées par lui. Aujourd'hui il existe encore dans le Hounan, le Kouei-Tcheou et le Sseu-Tchuen quelques petites tribus indépendantes, toutes réfugiées sur les montagnes et qui, d'ailleurs, ne donnent plus aucun souci à l'administration impériale. Dans d'autres provinces, notamment au Yunnan, les aborigènes sont tellement assimilés qu'on ne les distingue plus des Chinois. Cependant ils conservent encore quelques usages propres et parlent une langue distincte, bien que tous aient la connaissance du chinois.

VIII.—La vallée du Yangtseu, d'une extrémité à l'autre, n'est donc chinoise que depuis un temps relativement récent, par rapport à l'histoire de la Chine qui remonterait à 2.500 ans avant notre ère. Aujourd'hui, toutefois, elle est le grand centre; elle est la Chine commerciale et industrielle, la partie la plus prospère et la plus active de l'Empire du Milieu: c'est donc là qu'il est le plus intéressant d'étudier le caractère du Chinois et la vie chinoise.