Aux temps où le Yunnan était divisé en plusieurs royaumes thai, le roi de Li-Kiang étant venu voir son voisin le roi de Tali, fut ébloui de la beauté de la fille de ce dernier et la demanda en mariage. Mais la jeune fille avait fait vœu de virginité et refusa la proposition du prince. Elle fut, malgré toutes les avances de son royal amoureux, absolument inflexible. Au moment de retourner dans ses états, le roi de Li-Kiang exprima le souhait qu'elle consentît du moins à l'accompagner dans une promenade sur le lac, afin de graver ses traits dans sa mémoire à jamais. Elle accueillit favorablement ce désir. Mais au moment où ils arrivaient au milieu du lac, le roi de Li-Kiang voulut se permettre quelques privautés, et la jeune vierge indignée et ne voulant pas être surprise se précipita dans les flots; jamais elle ne reparut.
Yunnan-Sen, la ville capitale, n'est plus que l'ombre de ce qu'elle a dû être autrefois; on y entre par des faubourgs désolés et infects; tout ici est démoli et en ruines. Les remparts sont écroulés en partie, et personne ne songe à les relever; les temples s'effondrent et dans la ville même on ne circule, dans certains quartiers, qu'à travers des décombres. On croirait être au lendemain de cette guerre «inexpiable» qui dura de 1855 à 1875, et pendant laquelle les musulmans du Yunnan et les troupes impériales se livrèrent des combats sans merci. La ville a aujourd'hui une population que l'on évalue généralement à 80.000 habitants, mais elle devait en avoir au moins le double, peut-être davantage autrefois. Quelques monuments pourtant, quelque arc de triomphe, quelque portail de temple sont encore à voir.
Comme construction européenne, il y existe un arsenal, et c'est même une sensation bizarre que l'on éprouve, quand, se promenant dans la vaste plaine nue et jonchée de tombeaux qui s'étale autour de la ville, on entend le sifflet appelant les ouvriers à l'usine.
Le plateau où se trouve situé Yunnan-Sen est merveilleux; très fertile, bien arrosé, entouré de lacs qui rendent l'irrigation facile, il forme avec les plateaux de Mong-Tseu et de Lin-Ngan, auxquels il se rattache, la partie la plus florissante et la plus peuplée de la province, et la mieux cultivée. Ici, hors de la ville dont on n'aperçoit plus les murs écroulés et les palais délabrés, maintenant que la campagne seule s'offre à la vue, on sent un pays aisé, riche même relativement, en comparaison de toutes les contrées désolées qu'on vient de quitter.
A deux étapes de Yunnan-Sen se trouve Tong-Hai, point de concentration de toutes les caravanes. Situé entre l'eau et les montagnes, au bord du grand lac, Tong-Hai offre vraiment l'aspect d'une ville florissante, chose rare dans ce pays. Tous les produits de la Chine s'y trouvent réunis et partent de là pour se répandre dans le nord et l'ouest de la province.
De Yunnan-Sen, par Tong-Hai, vers les extrémités frontières, les routes sont:
Vers le sud, la route de Mong-Tseu, aujourd'hui peu fréquentée, puisque le chemin de fer existe jusqu'à la capitale; vers le sud-ouest, la route de Yuen-Kiang, Pou-Eurl, Sseu-Mao; vers l'ouest, la route, Tchou-Chiong, Tali-Fou, Teng-Yueh; vers le nord, la route de Tong-Tchuan, Tchao-Tong; une autre route, partant de Yunnan-Fou à l'est, va rejoindre Kouei-Yang-Fou, capitale du Kouei-Tcheou.
Ainsi que je l'ai constaté au début de cette étude du Yunnan, on peut voir que, bien que faisant partie du bassin du Yang-Tseu-Kiang du côté du nord (Yunnan-Fou n'est, par Wou-Ting, qu'à deux ou trois étapes du fleuve), cependant, c'est vers le nord-ouest et le sud que son commerce est le plus actif. D'un côté, en effet, vers Li-Kiang et Atien-Tseu, les vallées sont plus étroites, les rivières plus maigres, les populations plus éparses et moins nombreuses; donc, dans cette contrée désolée, peu de trafic; de l'autre côté, au nord-est, par Tong-Tchuen et Tchao-Tong, la route est très dure si les populations sont plus denses; et les productions sont trop peu variées pour être exportées au Sseu-Tchuen, province riche; on n'y envoie donc de cette partie du Yunnan que des peaux de buffles ou de bœufs, de chèvres et de moutons. Quant aux productions du Sseu-Tchuen, il en descend très peu vers cette région du Yunnan, juste assez pour les colons qui, partis du Sseu-Tchuen, viennent coloniser les hauts plateaux yunnanais.
VI.—En tant que pays intéressant, quoique très pénible à parcourir, le Yunnan est certainement l'un des plus curieux que j'aie visités en Chine; mais au point de vue fertilité, donc au point de vue commerce, c'est tout autre chose. Que de fois, dans un village misérable, perché sur quelque crête, n'ai-je même pu me procurer une poignée de mauvais riz rouge! Que de fois ai-je fait 40 et 50 kilomètres sans rencontrer un homme, une hutte! Quelle différence avec le Sseu-Tchuen ou le Houpe, si actifs, si peuplés!