La ville elle-même, limitée par des murailles délabrées, bâtie de maisons en pisé, n'offre qu'un aspect pitoyable, la partie comprise dans les murailles est presque déserte; elle renferme les Ya-Meun du sous-préfet, du général commandant les troupes de la frontière, du télégraphe; quelques Houei-Kouan ou clubs indigènes; mais la partie la plus peuplée de la ville se trouve hors des murs, dans le marché. Toute la journée c'est là que sont le mouvement et l'activité. Le matin, les indigènes des environs apportent des légumes, du bois à brûler, du charbon de bois; ce sont eux qui approvisionnent Sseu-Mao, qui, tout compté, dans les murs et hors des murs, peut avoir 12.000 habitants.
La douane chinoise, qui est installée ici comme dans tous les ports ouverts, ne fait presque rien comme recettes; le seul commerce un peu important est celui du thé; du reste le trafic en ce pays est suspendu d'avril à octobre. Personne ne sort en cette saison: les pluies torrentielles défoncent les pauvres sentiers, des herbes immenses poussent partout; les rivières, les torrents ont des crues effrayantes et terribles, et par suite, toutes les communications sont coupées. Seuls les malheureux courriers continuent leur service, et combien d'entre eux ont perdu leurs sacs de dépêches quand ce n'était pas leur vie, au passage d'un torrent. Dans ces conditions et étant donnée la nature du pays, le commerce ne peut être qu'insignifiant. Il est, du reste, bien facile de s'en rendre compte en parcourant le marché de Sseu-Mao: cotonnades chinoises, cotonnades anglaises, fil, aiguilles, boutons en métal, lacets, petites glaces de toilette, petites boîtes en fer-blanc, allumettes japonaises. Comme autres marchandises chinoises, en dehors des cotonnades, on trouve du cuivre venant de King-Tong sur la haute-rivière Noire, des objets de pacotille venant de Canton et du Yunnan, et c'est tout.
Veut-on de la farine? il faut la faire venir de Hanoi ou de Tali-Fou; du sucre? il faut attendre que des caravanes en apportent de Yunnan-Sen ou de Tali; des fruits? les oranges viennent d'Ivou et d'Ibang; les noix, les jujubes, les poires, de Tali et de Yunnan-Sen. A Sseu-Mao il n'y a rien.
La construction du chemin de fer de Yunnan-Sen à Soui-Fou amènerait-elle le développement ultérieur de toutes les parties du Yunnan que je viens de passer en revue? Évidemment non. Le Yunnan n'aurait rien à fournir au Sseu-Tchuen; quant aux produits du Sseu-Tchuen, ils ne viendraient pas non plus au Yunnan puisque personne ne pourrait les acheter. Le Yunnan est un pays de transit, non un pays d'achats à l'importation ou de vente à l'exportation; il est pauvre et restera tel, à moins qu'on y développe une industrie minière très rémunératrice, avec des capitaux européens et la main-d'œuvre du Sseu-Tchuen.
VI.—La ville de Tali, ancienne capitale des musulmans du Yunnan, et qui avant la terrible répression de Yang-Yu-Ko devait être très florissante, est un rectangle assez développé situé dans la plaine qui s'étend de Chia-Kouan, au sud du lac, à Chang-Kouan, au nord du même lac, un des côtés regardant le Eurl-Hai, l'autre étant adossé aux contreforts de la haute montagne grise et nue qui, d'une hauteur de 3.000 mètres, domine l'ensemble de la ville.
L'aspect général en est misérable: les rues sont désertes et de nombreux champs de fèves, bordés de cactus, remplacent les maisons détruites. La population musulmane est encore en nombre assez considérable à Tali, mais elle n'y a plus aucune influence. Bien plus, les musulmans ne peuvent plus exercer leur culte et n'ont pas le droit d'avoir de mosquée en ville. Ils ne peuvent se livrer à la prière que dans des maisons particulières, et leur grande mosquée de Tali a été transformée en temple dédié à Confucius.
Une partie des troupes de la garnison est musulmane et il semble qu'aucune velléité de liberté ou d'indépendance n'existe plus parmi la communauté islamique.
Au point de vue commercial, il paraît y avoir très peu d'activité, sauf peut-être pendant les foires. Mais ces foires, qui se tiennent à époques fixes et dont il m'a été donné de voir plusieurs, ne comportent qu'un commerce local d'échange de marchandises chinoises, venues par la voie de Yunnan-Sen ou du sud du Thibet. Les marchandises européennes ne sont pas représentées sur le marché, sauf la bimbeloterie que nous avons déjà rencontrée à Sseu-Mao et à King-Tong.
Tali, toutefois, est le lieu de centralisation du commerce qui se fait par Teng-Yueh (Momein) sur Bhamo; mais jusqu'à présent ce commerce est peu de chose; les routes sont d'ailleurs très difficiles et, comme dans tout le reste du Yunnan, c'est la mule qui est le seul moyen de transport. Les deux grands marchés de la région sont Chia-Kouan et Chang-Kouan. Des deux, c'est Chia-Kouan qui est le plus important, quoiqu'on n'y trouve, comme dans les autres villes du Yunnan, que des produits locaux. J'ai vu Chia-Kouan un jour de grand marché: légumes et fruits, blé, orge, riz, maïs; un peu de coton venu de Birmanie; des ustensiles venus de Canton par Nanning, Kai-Houa et Yunnan-Sen; des chapeaux de paille et de grandes marmites du Sseu-Tchuen; du sel de Mohei, du thé de Pou-Eurl, du sucre de King-Tong. Les marchandises étrangères y étaient représentées toujours par les petites glaces, les boîtes en fer-blanc, les peignes, les aiguilles, les allumettes du Japon et la pauvre petite pacotille des bazars. En somme, tout est encore à créer ici comme ailleurs, et, étant donnée la configuration géographique du pays et la hauteur des montagnes qui le séparent des régions voisines, peut-on espérer y réaliser jamais quelque chose de brillant?
Je ne veux pas quitter Tali-Fou sans raconter la légende fort poétique que rappelle le grand lac Eurl-Hai: