Si maintenant nous remontons plus au nord vers Tali-Fou, nous rencontrons plus de mouvement et plus de trafic, surtout entre Yunnan-Sen, Tchou-Chiong et Tali; mais ce n'est toujours qu'un commerce purement local d'approvisionnements pour les Chinois qui descendent du Sseu-Tchuen et viennent coloniser le Yunnan.
Les Anglais ont fait ouvrir, il y a quelques années, au commerce étranger la ville de Teng-Yueh, à l'ouest de Tali, sur la frontière birmane, avec l'espérance de relier un jour Bhamo à Tali par une voie ferrée qu'ils pousseraient ensuite de Tali au Sseu-Tchuen; mais les difficultés à surmonter pour l'établissement de la ligne sont telles qu'on ne voit pas encore à quelle date sera réalisé ce projet évidemment séduisant de nos voisins.
On peut se rendre compte par ce que je viens d'exposer que le Yunnan est un pays très pauvre; et, au point de vue de la fertilité de la terre, c'est certainement une des provinces les moins favorisées de l'Empire. Je sais bien que les indigènes disent qu'avant l'insurrection musulmane le pays était très prospère et les habitants plus nombreux; mais ce sont là des affirmations qui me paraissent ne pas devoir être acceptées sans contrôle. Or, si j'ai vu des villes détruites, des bourgs ruinés, et si j'ai pu constater qu'effectivement quelques-uns de ces centres devaient être plus brillants et plus peuplés autrefois qu'aujourd'hui, j'ai également parcouru la campagne du Yunnan; depuis Mong-Tseu je suis allé jusqu'à Sseu-Mao; de cette dernière ville j'ai atteint Tali-Fou en passant par Mong-Houa et King-Tong; j'ai fait la route de Tali à Yunnan-Sen, et de cette dernière ville je suis allé rejoindre Mong-Tseu. Parlant chinois, il m'était facile de me renseigner et de questionner. Eh bien, la vérité est que dans cet amas de montagnes arides qu'est le Yunnan, sans larges vallées, sans rivières navigables, seuls quelques grands centres chinois sur les plateaux ont pu être plus prospères avant la révolte musulmane, mais la campagne partout ailleurs n'a jamais rien produit de plus que maintenant, pour la bonne raison qu'il n'y peut rien pousser qu'un peu de riz rouge, de patates, et que le bétail et la volaille y sont rares parce qu'on ne peut les nourrir. Par suite la population est forcément très clairsemée. Que de fois, arrivant le soir dans des villages où je devais passer la nuit, n'ai-je pu trouver un œuf ou un morceau de porc à mettre dans la poêle! Même à Sseu-Mao, je n'ai pas toujours eu de quoi varier le menu, qui généralement se composait de porc et de riz, et parfois, mais rarement, de bœuf, quand un musulman avait abattu une bête à cornes qui ne pouvait plus faire de service.
La ville de Mong-Tseu, la plus importante parmi celles où les étrangers sont admis, a été ouverte au commerce européen en 1886; c'est une sous-préfecture qui peut avoir de population fixe 15.000 habitants; actuellement, avec le chemin de fer, il y a une grosse population flottante. La ville est murée, mal construite, sale et dans bien des parties à moitié en ruines. Aujourd'hui, à côté de la ville chinoise, une véritable ville européenne s'est élevée; des hôtels s'y sont construits et, grâce à la voie ferrée, les Français de l'Indo-Chine peuvent aller se reposer et respirer l'air tant désiré par eux du plateau yunnanais.
Au point de vue de l'agrément, le chemin de fer est donc incontestablement une grosse affaire pour la colonie française du Haut-Tonkin; il reste à savoir, et ce n'est que le temps qui peut nous l'indiquer, si le commerce du Yunnan va de suite prendre un essor considérable. Il n'est pas douteux que le chemin de fer, atteignant Yunnan-Sen, ne supprime les caravanes qui portaient le fret à Mong-Tseu et ne prenne leur place sur toutes les stations de leur parcours entre Mong-Tseu et la capitale, de même qu'entre Mong-Tseu et Man-Hao, petit port sur le fleuve Rouge où les caravanes venaient apporter l'étain et prendre en retour des cotonnades. Mais pour faire un wagon de marchandises il faut beaucoup de caravanes! On importe à Mong-Tseu des shirtings anglais, des cotonnades italiennes teintes, des flanelles de coton, simples, teintes et coloriées de dessins divers; des velours et veloutines, des couvertures de coton; des torchons, des peignes et des allumettes de fabrication japonaise; des filés de coton indien, japonais, tonkinois; il y a quelques années les filés de coton de nos usines du Tonkin avaient réussi à exclure presque ces filés anglais, et de gros négociants chinois de Mong-Tseu en avaient fait de fortes commandes; mais les fabriques du Tonkin ne pouvant fournir la quantité suffisante, il était à craindre que les filés anglais ne reprissent le dessus; aujourd'hui ce sont les filés indiens qui tiennent la première place, le filé tonkinois ne venant à Mong-Tseu que dans la proportion de 7 p. 100.
Comme objets de laine on importe à Mong-Tseu des couvertures, un peu de drap, de la flanelle unie et rayée; enfin un peu de soie, des boutons, de la porcelaine, des teintures d'aniline, des lampes, des fruits secs, des glaces et miroirs, des produits pharmaceutiques, des aiguilles, du pétrole, du papier, du bois de santal, du tabac, des parapluies.
Comme exportation nous avons: jambons (de Li-Kiang et Ho-Kien), des peaux, des cornes de buffle et de vache; des médecines, des patates, de l'alcool de riz, du sucre brun, de la cire, et enfin surtout du thé de Pou-Eurl et de l'étain de Ko-Tsiou.
C'est principalement le port de Hong-Kong qui profite des transactions du Yunnan par Mong-Tseu; et l'étain et le thé, qui sont les deux principales marchandises d'exportation, vont à Hong-Kong. Si nous voulons détourner au profit d'un de nos ports indo-chinois le commerce du Yunnan, ce n'est pas à Haiphong qu'il faut faire aboutir la voie ferrée de Yunnan-Sen, mais à Saïgon; il faut que le chemin de fer aille sans arrêt et sans bifurcation de Yunnan-Sen à Saïgon et qu'il y ait à Saïgon un port moderne. Quoiqu'on fasse, il faudra en arriver là; c'est Saïgon qui doit être le centre commercial de l'Indo-Chine, tant par sa situation géographique que par son importance économique.
Sseu-Mao, est, à l'extrême sud-ouest du Yunnan, la seconde ville ouverte aux étrangers; elle a été déclarée ouverte en 1895. C'est, au point de vue administratif, un ting, c'est-à-dire une ville ne rentrant pas dans le système général d'administration chinoise. Les ting sont des portions de territoires frontières où l'élément chinois n'est qu'un colonisateur et où l'élément indigène domine; ce sont des pays non encore complètement chinoisés; aussi les ting sont-ils nombreux sur les frontières du Yunnan. Les fonctionnaires mis à la tête d'un ting tiennent le milieu entre les préfets et sous-préfets.
La ville de Sseu-Mao est située dans une cuvette entourée de hautes montagnes et n'offrant qu'une superficie relativement petite. La plaine est arrosée par un ruisseau donnant juste assez d'eau pour les rizières, lesquelles prennent toute l'étendue de la terre cultivable; quelques villages entourent Sseu-Mao au bas des montagnes ou au flanc de coteaux.