La plus forte agglomération de musulmans vit dans la cité de Tong-Hai, au sud de Yunnan-Sen. Tong-Hai est le grand marché de distribution de marchandises pour tout le Yunnan. C'est de là que partent les caravanes se dirigeant vers Yuen-Kiang et Sseu-Mao; Yunnan-Sen, Tchou-Chiong et Tali; Yunnan-Sen, Tchao-Tong, Soui-Fou. C'est de là aussi que s'en vont les caravanes vers Mong-Tseu et Kai-Hoa. Or, les musulmans exerçant le métier de muletiers transporteurs se trouvent nécessairement en grand nombre à ce point central de Tong-Hai.

Quel est le chiffre de la population musulmane au Yunnan? Je n'ose me risquer à en donner un même approximatif. Cependant on peut dire que si la population du Yunnan tout entière est d'environ 5.000.000 d'habitants, le tiers peut-être est musulman. Et ce ne sont plus les musulmans d'autrefois, puissants, riches, batailleurs et décidés à se créer un royaume au Yunnan. Actuellement ils sont sans force aucune: les autorités chinoises les surveillent très étroitement et il leur serait impossible, y songeraient-ils d'ailleurs, de se soulever à nouveau. Les musulmans n'ont plus en Chine aucune puissance. Depuis la terrible répression, et les menaces dont ils ont été l'objet de 1872 à 1875, ils sont brisés et incapables, à l'heure qu'il est, de retrouver de nouvelles forces pour une action commune.

La Chine est la même du nord au sud, en général: cependant on conviendra que le Yunnan est une province qui diffère essentiellement des autres et qui a gardé un reste d'originalité. C'est pourquoi je me suis si longuement étendu sur son histoire.

IV.—Comme personne ne l'ignore, il a été, pendant ces dix dernières années, fort question du Yunnan. Les conventions signées entre la France et la Chine d'un côté, entre la France et l'Angleterre de l'autre, à propos, soit de questions de frontières, soit de questions commerciales ou industrielles, ont mis cette province de l'Empire du Milieu tout à fait à l'ordre du jour. On en a dit beaucoup de bien; on en a dit beaucoup de mal; quelques enthousiastes, dans l'Indo-Chine française, ont vu luire de grandes espérances de ce côté; et c'est facilement compréhensible. Quand de la chaleur lourde et humide du Tonkin on arrive en quelques heures au sommet d'une montagne, sur le plateau de Mong-Tseu, on croit être dans le paradis. D'autres, plus réfléchis, n'y ont vu qu'un avenir médiocre. Peut-être ces derniers sont-ils plutôt dans le vrai.

Le Yunnan forme la frontière franco-anglaise avec la Chine au nord du Tonkin et sur le Mékong. La France et l'Angleterre se trouvent donc, par suite, en continuelles relations avec la Chine. Peuvent-elles en tirer grand profit par la province du Yunnan? C'est ce que je vais examiner.

Sur le Mékong, du côté de Pou-Eurl et de Sseu-Mao, le Yunnan est très pauvre, très peu peuplé, et ne produit rien qui puisse faire de la ville ouverte de Sseu-Mao un centre commercial important. Dans cette partie du Yunnan, en effet, comprise entre Lin-Ngan, Yuen-Kiang, Ta-Lang et Sseu-Mao; Pou-Eurl et Wei-Yuen-Tcheou d'une part; Sseu-Mao et Xieng-Hong d'autre part: il n'y a rien à faire; ce ne sont que hautes montagnes boisées, enchevêtrées, sans vallées étendues, se continuant au Laos, par une succession de mamelons dénudés. Aucune route; seulement quelques sentiers fréquentés par les muletiers qui circulent pendant la saison sèche. Les villages sont d'ailleurs rares et habités par de non moins rares autochtones, dont 60 pour 100 sont goîtreux. Les caravanes que l'on rencontre du mois de novembre au mois d'avril et qui cessent tout trafic dès le début de la saison des pluies, viennent en général de Yunnan-Sen et de Tong-Hai ou de Tali-Fou, et ne font que traverser Pou-Eurl et Sseu-Mao pour se diriger vers la Birmanie anglaise par Xieng-Long, ville des États Shan anglais, et Xieng-Mai, grand marché au nord du Siam. Ces caravanes apportent généralement aux Thai habitant ces régions des objets de toilette chinois, des chapeaux de paille du Sseu-Tchuen, des marmites à cuire le riz; et aussi de menus objets, tels que lacets, bâtonnets, bols et plateaux de laque commune; elles vont ensuite chercher à Mandalay et à Moulmein des cotonnades et des objets de fabrication européenne.

Ce commerce est, d'ailleurs, insignifiant; les employés de la douane à Sseu-Mao ont été unanimes à me dire qu'ils ne voyaient aucun avenir de ce côté. Toutefois une chose m'a frappé: c'est que le peu de commerce qui se fait passe par les pays anglais, jamais par les pays français. Tandis que les Anglais ont créé des centres à Xieng-Tong, à Bhamo, ont mis en communication soit par eau, soit par voie ferrée, soit par route, les points extrêmes de la Birmanie avec la mer, et ont su attirer les clients par la facilité des transports, les Français, eux, n'ont jusqu'à ce jour, rien fait vers le Laos et la frontière yunnanaise pour les mettre en communication avec Pnom-Penh et Saïgon. Que viendraient donc chercher en pays français les caravanes du Yunnan?

Les seules transactions un peu actives de la région de Sseu-Mao-Pou-Eurl sont celles qui ont pour objet le thé connu généralement sous le nom de thé Pou-Eurl. Au reste le pays d'Ivou et Ibang où pousse le thé, le seul qui se boive au Yunnan, appartient à la Chine, qui ne s'en est dessaisie ni au profit des Anglais, ni au profit des Français.

Mohei, près de Pou-Eurl, fournit le sel gemme; c'est, avec le thé, le trafic le plus considérable. Aussi tout le long des sentiers, dans la montagne, rencontre-t-on des bandes de cent et de deux cents mulets chargés de galettes de thé ou de blocs de sel et marchant à la queue leu leu.

V.—Du côté de Yunnan-Fou et de Mong-Tseu il y a peut-être plus à faire. C'est du reste de ce côté que les Français ont porté tous leurs efforts et qu'ils ont construit une voie ferrée qui relie l'Indo-Chine au Yunnan. Si, en effet, le commerce par lui-même n'est pas non plus très brillant de ce côté, on compte sur les mines de charbon, de cuivre et d'étain auxquelles le chemin de fer créera un débouché facile, si toutefois les réalités répondent aux espérances. Il avait été question de poursuivre la voie ferrée actuelle jusqu'à Soui-Fou par Tong-Tchouan et Tchao-Tong, et de relier ainsi au Yunnan et à l'Indo-Chine la riche province du Sseu-Tchuen. Je crois que l'entreprise est faisable, mais je pense aussi qu'on se leurre sur les résultats à atteindre. En effet, le trafic du Sseu-Tchuen, malgré une voie ferrée qui le transporterait vers Haiphong, prendra, selon moi, toujours la voie du Yang-Tseu-Kiang, bien meilleur marché, et qui le conduit directement au port de Changhai, le plus admirablement situé des ports de l'Extrême-Orient; et il ne se détournera pas sur Haiphong qui, en admettant même que nous en fassions un port de tout premier ordre, aura toujours le désavantage énorme de sa situation au fond du golfe du Tonkin, loin et en dehors de la route fréquentée par les navires.