Il est bon de noter le papier rouge; habitude chinoise. Le rouge en Chine présage le bonheur.

En Chine les musulmans ne se distinguent des autres Chinois par aucune coiffure ou costume spécial; ils vivent exactement comme tout le monde, mais ils suivent, au point de vue moral et matériel, tous les préceptes du Coran. Ainsi, ils se livrent très exactement à la prière suivant les usages fixés par la loi. Ils s'abstiennent de porc, et c'est même grâce à eux que les Européens peuvent se procurer de la viande de bœuf; ils s'abstiennent également de vin et d'alcool, et en général observent fidèlement leur religion.

A Sseu-Mao ils possèdent une petite bibliothèque de vingt volumes environ, en arabe, contenant l'explication de la doctrine. Et ils ont un fort bel exemplaire du Coran qu'ils n'ont jamais voulu me laisser voir autrement qu'à l'extérieur.

Je les ai fait lire alors dans d'autres livres et j'ai vu qu'ils lisaient facilement. Comprennent-ils tout? C'est une autre question.

Quelles sont les idées, quelle est l'attitude des Chinois musulmans vis-à-vis de leurs compatriotes bouddhistes ou chrétiens?

Les chrétiens en général sont fort bien considérés par eux, et le mahométan chinois n'a pas à leur égard l'aversion du musulman turc ou arabe. Persécuté lui-même dans son propre pays, il incline à considérer les chrétiens comme les sectateurs d'une religion assez semblable à la sienne, puisque l'une et l'autre foi, la musulmane et la chrétienne, ont pour principe l'adoration de Dieu unique créateur et maître du monde. A ce propos je puis citer un fait très curieux qui s'est passé à Nankin en 1891: alors que j'étais dans le Yang-Tseu-Kiang, au moment des émeutes, les églises catholiques de Wou-Hou avaient été brûlées et des bandes de brigands s'apprêtaient à incendier celle de Nankin. Ayant appris la chose, les musulmans de Nankin, qui étaient en bons rapports avec les Pères Jésuites, vinrent à la mission en masse, armés, et la protégèrent contre les fureurs de la foule. C'est grâce aux musulmans que la mission catholique de Nankin a été sauvée en 1891.

En revanche, ils méprisent profondément les bouddhistes; et, contre les mandarins, on sent chez eux, dans toutes leurs paroles, une haine sourde. Le fait est qu'ils ont été horriblement décimés il y a une quarantaine d'années, et qu'aujourd'hui encore ils sont tenus en défiance, puisqu'il ne leur est pas permis d'habiter l'intérieur des villes. Ils doivent demeurer hors de l'enceinte murée.

Dans le district de Tali les musulmans sont plus nombreux. C'était autrefois un de leurs grands centres et ils y étaient tout puissants. La répression exercée par le fameux Yang-Yu-Ko, au nom de l'Empereur, les a réduits comme nombre et leur a enlevé toute espèce d'influence. Ils n'ont plus le droit d'avoir de maisons de prière communes; leur plus belle et leur plus grande mosquée, tout près de la porte sud de Tali, a été transformée en temple confucéiste: ils sont obligés de se livrer aux exercices de leur culte dans des maisons particulières. Au reste, actuellement, le petit nombre demeure à Tali; ils habitent surtout les villages environnants et exercent les professions de muletiers, bouchers, selliers, c'est-à-dire tout ce qui concerne le métier des cuirs; ils pratiquent aussi l'élevage des bœufs, des chèvres et des moutons.

Beaucoup d'entre eux, à l'exemple de quelques dissidents du Kan-Sou, se sont enrôlés à Tali dans les troupes de la garnison; et il est fort probable qu'ils marcheraient contre leurs coreligionnaires, comme l'ont fait en 1897 les musulmans enrôlés au nombre de six à sept mille dans l'armée de Tong-Fou-Siang lors de la petite révolte du Kan-Sou.

A Yunnan-Sen ils sont également nombreux, mais, comme à Tali, bien diminués par la répression féroce de Ma-Jou-Long qui exterminait à Yunnan-Sen pendant que Yang-Yu-Ko massacrait à Tali. Le séjour de la ville, ici comme partout ailleurs, leur est interdit. Ils n'ont le droit que d'y venir, non celui d'y résider. Aussi c'est dans les environs, hors des remparts et dans les villages avoisinants, qu'on les rencontre. Pas de mosquée, pas de lieu de réunion; ils possèdent quelques imans, quelques mollahs, connaissant fort bien l'arabe: mais je n'en ai pas vu un seul ayant fait le pèlerinage de la Mecque.