Ces descendants des Thai n'ont à notre époque aucune écriture propre, et on se demande si jamais leurs ancêtres en ont possédé une. Il est fort probable que, s'ils s'étaient servis d'une écriture spéciale, ils nous auraient laissé des chroniques et des traditions écrites. Or nous n'avons rien de cela. Nous sommes obligés de nous baser, pour l'histoire thai, sur les documents chinois. Cependant on a retrouvé au Yunnan des stèles gravées d'une écriture inconnue; les caractères ressemblent soit au tamoul, soit au birman, mais tendraient plutôt à se rapprocher du javanais.

Sommes-nous là en présence de l'écriture thai, ou bien n'est-ce pas plutôt quelque mémorial de chef indien, puisque aussi bien les relations du Yunnan avec l'Inde étaient fréquentes? L'année 1906, lorsque j'étais en Birmanie, le regretté général de Beylié m'a parlé d'une inscription en langue inconnue qu'il avait vue à Pagan. Serait-ce là une inscription thai? Je ne puis me prononcer; mais il n'y aurait aucune impossibilité à cela, puisque les Thai ont conquis le royaume de Pyu (Birmans) dont la capitale était Pagan.

A l'heure actuelle les Thai vivant sous la domination chinoise parlent chinois et emploient les caractères chinois, bien que conservant toujours leur langage et le parlant entre eux. Les Laotiens et les Lu ont un alphabet imité du Siamois; alphabet siamois qui est lui-même sorti du cambodgien. Quant aux Thai de la Salouen et de l'Irawaddy, ils ont pris l'alphabet birman qu'ils emploient avec quelques petites modifications. On peut dire aujourd'hui: autant de tribus thai, autant de dialectes; mais l'unité de la langue se reconnaît toujours en ce sens que si on connaît le Siamois, on peut sans difficulté parcourir tous les pays thai.

En Chine, les Thai sont administrés par leurs chefs sous le contrôle d'un mandarin chinois qui ne réside même pas au milieu d'eux; un chef portant le nom chinois de Tou-Sseu (administrateur indigène), et quelques-uns d'entre eux, notamment sur les bords du Mékong, dans l'ouest du Yunnan, district de Tche-Li-Tcheou, donnent encore de sérieux embarras au général chinois commandant à Pou-Eurl.

Tous ces pays du Yunnan sont très pauvres, ce qui explique le peu d'empressement des Chinois pour s'y installer; cette région est formée d'un amas de montagnes enchevêtrées, elle ne possède comme cours d'eau que des torrents resserrés dans d'étroites gorges, nul grand fleuve arrosant des vallées fertiles; les pluies arrêtent toute communication pendant six mois; il n'est pas étonnant que le Yunnan soit resté un peu en dehors de l'action chinoise et que son développement ait été si lent.

III.—J'ai parlé un peu plus haut du Mahométisme au Yunnan; il est nécessaire d'y revenir. Le Yunnan en effet est la province de Chine qui compte, avec celle du Kan-Sou, le plus de musulmans, et, s'ils sont aujourd'hui sujets soumis de l'Empereur, c'est par suite d'un massacre effroyable, qu'en ont fait pendant une suite de dix années les généraux envoyés par Pékin; car l'Islam révolté voulait fonder au Yunnan un royaume indépendant, et la rébellion ne fut complètement réprimée qu'en 1875.

Vers la fin du Ve siècle, les Turcs apparurent sur les frontières occidentales de la Chine; il se fit alors entre eux et les Chinois un commerce d'échange qui augmenta d'année en année.

C'est par ce même chemin évidemment que s'est introduit l'islamisme, car c'est précisément dans ces provinces chinoises de la frontière qu'il s'est développé. Il existe au Yunnan une population musulmane d'aspect complètement chinois au point de vue extérieur, mais absolument différente de ses congénères de l'Empire du Milieu au point de vue moral. Cette population a été pendant longtemps un gros souci pour l'Empire, mais aujourd'hui elle est entièrement soumise et ne donne plus à Pékin aucun sujet de crainte.

A Sseu-Mao seize familles qui, d'ailleurs, sont toutes unies par les liens de la parenté, vivent dans une enceinte unique, sur un petit mamelon hors de la porte de l'Est. Comme lieu de réunion servant de mosquée ou plutôt de lieu de prière, ils ont, dans ladite enceinte, une vaste chambre à la chinoise, décorée simplement de versets du Coran sur papier rouge, et, trois fois le jour, ils s'y réunissent pour la prière.

La maison des musulmans est reconnaissable aux sentences arabes tracées sur la porte; la plus commune est celle qu'on peut appeler le Credo des musulmans: la Allah ilah Allah ou Mohammed ressoul Allah, qu'ils inscrivent en lettres arabes dans un petit cercle de papier blanc ou rouge, sur la porte principale; ou bien, simplement dans un carré de papier rouge ils inscrivent le nom d'Allah.