Yi-Meou-Siun fit prendre et tuer tous les chefs thibétains qui se trouvaient dans ses états et défit l'armée thibétaine dans une grande bataille au pont de fer (peut-être le pont de fer sur la Salouen). L'Empereur de Chine lui envoya alors un sceau d'or comme récompense, et le reconnut roi de Nan-Tchao. L'envoyé chinois lui apportant ces bonnes nouvelles fut reçu en grande pompe à Tali-Fou, alors Tai-ho. Les soldats thai bordaient la route, recouverts de leurs plus belles armures, et Yi-Meou-Siun portait une cotte de mailles d'or et une peau de tigre; il était escorté de 12 éléphants, il se prosterna devant l'envoyé et jura fidélité éternelle à l'Empereur de Chine.
Libre du côté de la Chine, Yi-Meou-Siun commença une carrière de conquêtes et entreprit d'abord de réunir toutes les tribus thai en une seule; puis il annexa nombre de pays avoisinants, sans doute la Haute-Birmanie et quelques peuplades thibétaines; il envoya ses fils étudier à Tcheng-Tou la culture chinoise et devint de plus en plus lié à la Chine. Il défit plusieurs fois les Thibétains et leur fit des prisonniers parmi lesquels se trouvaient un grand nombre d'Arabes et de Turcomans de Samarcand. A peu près vers cette époque, du reste, un général coréen au service de la Chine avait porté les armes chinoises à Balti et au Cachemire, et les khalifes abassides avaient des relations régulières avec les Chinois; on peut donc en déduire que l'islamisme s'était introduit à Tali-Fou avant l'époque de Khoubilai.
Yi-Meou-Siun mourut vers 808 et eut pour successeurs ses fils et petits-fils qui, d'ailleurs, périrent tous rapidement. Un de leurs généraux fit une incursion sur Tcheng-Tou et emmena nombre d'ouvriers chinois et d'artistes qu'il installa à Tai-Ho comme instructeurs.
En 859, un nommé Tseu-Long devint chef du Nan-Tchao, déclara la guerre à la Chine, assiégea Tcheng-Tou et massacra des milliers d'habitants. Cependant il ne prit pas Tcheng-Tou et fut obligé de se retirer; il tourna ses armes contre l'Annam et s'empara de Kesho (Hanoi moderne). Mais ces guerres continuelles poursuivies par lui et ses successeurs ruinèrent le Nan-Tchao, et, en 936, après que plusieurs dynasties éphémères eurent régné sur ces débris, un général chinois s'établit roi de Tali. Il paraît à peu près certain que, à partir de cette époque, le Nan-Tchao n'existait plus que de nom; tout le pays autour de Tali était devenu de plus en plus chinois, tandis que la partie ouest restait plus thai et se divisait en une foule de petits états, unis de temps à autre, quand se rencontrait un homme énergique à la tête de l'un d'eux. Khoubilai conquit l'état de Tai-Ho en 1252, donna des titres et des honneurs aux chefs thai du pays et les laissa gouverner le pays à condition qu'ils lui fussent soumis. C'est le système que nous voyons encore en vigueur aujourd'hui dans les districts thai du Yunnan où n'a pas encore pénétré absolument l'administration chinoise.
Les Thai furent à la longue tout à fait incapables de tenir contre les troupes plus nombreuses et mieux disciplinées des Chinois, et ils cédèrent devant la pression venue du nord. Ils se dispersèrent vers le sud et l'ouest et allèrent fonder les royaumes du Laos, Luang-Prabang, Nan et Xieng-Mai et aussi, sans nul doute, le royaume Thai ou Siam. Les derniers princes thai ont été décapités à Nankin en 1380, et Mgr Pallegoix place la formation du royaume thai au Siam en 1350.
Il est donc bien évident, par tout ce qui précède, que le Yunnan est chinois depuis peu; il est le dernier venu dans l'Empire et n'est pas encore assimilé complètement. La Chine, cependant, continue petit à petit son absorption, bien que, par suite de la pauvreté du pays, le colon chinois ne soit pas trop attiré vers ces régions. Ce sont surtout les habitants du Sseu-Tchuen qui franchissent le Yang-Tseu-Kiang pour venir s'installer au sud du fleuve, et les villes de Tchao-Tong, Tong-Tchouan, Yunnan-Sen, Anning, Tchou-Chiong, Tali, Teng-Yueh, et Meung-Houa sont des villes absolument chinoises, bien que, par suite d'un mélange avec les indigènes, le type chinois ne soit plus aussi pur. La langue chinoise elle-même (le dialecte mandarin), qui s'y parle, a subi des modifications qui constituent une espèce de patois local, auquel on s'habitue d'ailleurs assez vite. Le sud de la province actuelle du Yunnan est plus long à coloniser, et les Chinois ont peur de s'y rendre à cause des fièvres qui y règnent en permanence; aussi les villes de Pou-Eurl, Talang, Yuen-Kiang, Sseu-Mao sont misérables, la campagne tout autour est habitée par des thai, auxquels les Chinois donnent toutes sortes de noms, mais qu'ils désignent sous le nom global de Pai.
Les Chinois ont tellement peur de quitter les villes où ils sont installés pour aller dans la campagne qu'il est difficile de trouver des coolies si l'on veut faire une excursion. Et de fait les Chinois prennent facilement la fièvre dès qu'ils sortent; je me rappelle avoir laissé en route tous mes coolies dans un petit voyage de Sseu-Mao à Muong-Ou, et ils sont rentrés péniblement, tous malades du paludisme. Seuls les Thai résistent.
Le lecteur trouvera peut-être un peu long cet exposé; cependant, c'est avec intention que je m'étends sur ce sujet: la province du Yunnan intéresse d'une façon toute particulière nos compatriotes résidant en Indo-Chine, et les renseignements contenus dans les pages qui précèdent leur seront, j'en suis certain, de quelque utilité.
Actuellement tous les Thai qui subsistent sont très divisés; les uns vivent en territoire chinois, les autres sous la protection de la France, enfin une troisième partie sous le protectorat de l'Angleterre. Leur langue même, qui autrefois devait être une, a subi des modifications comme leur vêtement. Ceux qui habitent en Chine, dans les états thai du Yunnan, portent le costume chinois, les hommes du moins. Ils ont la queue qu'ils roulent autour de la tête et qu'ils recouvrent d'un turban. Le costume des femmes diffère suivant les régions; près des centres chinois, elles portent à peu près les mêmes vêtements que les Chinoises, pantalon et veste de cotonnade bleue, mais si on s'éloigne et qu'on se dirige vers le Mékong, on les trouve vêtues de jupons multicolores et de petits corsages de couleurs voyantes. Leur tête est entourée d'un lourd turban. Dans les états Lu du Haut-Laos, vers Muong-Ou, hommes et femmes portent le costume laotien très peu modifié; quant aux Thai de la rivière Noire ou du fleuve Rouge, ils adoptent des vêtements noirs ou blancs, de coupe chinoise.
Les plus curieux que j'aie rencontrés sont les Thai vivant dans les montagnes près de Yuen-Kiang; leurs femmes portent de petits cotillons descendant jusqu'aux genoux, en grosse étoffe brodée de dessins multicolores et fort seyants. Elles ressemblent tout à fait par leur costume aux femmes Katchins que j'ai vues au nord de Bhamo, vers Teng-Yueh;—quant à ceux qui vivent du côté de la Birmanie anglaise, ils ont pris le costume birman et on ne les distingue que par leur type et leur langage.