Quand l'Empire chinois, vers 220 après J.-C., fut divisé et tomba dans l'anarchie et la désorganisation, il ne fut plus question des Ai-Lao; on les perd de vue pendant plusieurs siècles et les annales chinoises n'en parlent plus jusqu'à l'époque où la dynastie des Tang eut réorganisé l'Empire et l'eut rétabli dans sa cohésion. Cependant, même vers l'époque citée plus haut, un célèbre général, Tchou-Ko-Leang (il mourut en 232 après J.-C.), malgré la faiblesse de l'Empire, ne cessa de batailler au Yunnan; on parle encore de lui au Sseu-Tchuen comme s'il était disparu seulement de la veille, et aujourd'hui même, non loin de Teng-Yueh (le Moméin des Birmans) on montre les ruines de la ville de Tchou-Ko-Leang.
Mais, à part cet épisode, les Ai-Lao, c'est-à-dire les Thai, sont oubliés. La Chine a à s'occuper chez elle; pendant près de quatre siècles, nous n'avons aucune donnée sur les tribus thai du Yunnan, et c'est vers 629, d'autres disent 657, que nous les voyons reparaître dans les chroniques chinoises, sous le nom de Nan-Tchao.
Ce Nan-Tchao était fort étendu: il avait touché, ainsi que je l'ai déjà dit, d'après les Birmans, au Magadha à l'ouest, et bien que les relations des Birmans et des Thai avec l'Inde soient rapportées d'une façon plutôt fabuleuse, elles sont néanmoins, en principe, tout à fait réelles, une fois dépouillées de tout fatras légendaire. Au nord-ouest, le Nan-Tchao atteignait le Thibet d'où les ethnographes et philologues font sortir les Birmans: au sud était le royaume gouverné par une femme ou «état du prince femelle» comme on appelait alors le Cambodge, dont la reine avait épousé un aventurier venu de l'Inde; ce nom donné au Cambodge par les Thai n'avait, d'ailleurs, chez eux, rien de méprisant, car on rencontre chez eux aussi des tribus gouvernées par des femmes, quoique cependant, une fois mariées, elles cèdent leurs droits à leur mari.
Au sud-est du Nan-Tchao étaient les Tonkinois et les Annamites, et il dut y avoir, entre ces derniers et les Thai, de nombreuses luttes où les derniers n'ont pas toujours eu le dessus; car on retrouve jusque vers les sources du fleuve Rouge et de la rivière Noire des souvenirs annamites; et même sur la route de Tali-Fou à Yunnan-Sen, j'ai traversé un petit village nommé An-Nan-Kouan, barrière d'Annam. L'Annam s'étendit vraisemblablement fort au nord, à un moment donné, au détriment des Thai.
Au sud-ouest du Nan-Tchao étaient les Pyu ou Birmans; quant au nord et au nord-est, les annales de la dynastie des Tang ne citent aucune frontière, évidemment parce que, à cette époque, les royaumes et tribus thai du Yunnan étaient considérés par les Chinois comme faisant partie intégrante de la Chine. Les villes capitales du Nan-Tchao étaient situées sur l'emplacement actuel ou à peu près des villes modernes de Tali-Fu, de Yong-Tchang-Fou et de Yunnan-Sen. Les villes les plus importantes étaient Pengai, capitale du roi de Tien; Mong-Cho (le moderne Muong-Kang) et Tai-Ho (moderne Tali-Fou); une autre ville aussi, Kouen-Ming, près de l'emplacement de Yunnan-Fou.
Les Thai connaissaient l'art de tisser le coton et d'élever les vers à soie. Dans l'ouest du pays il y avait beaucoup de malaria (elle y sévit encore à l'heure actuelle). Les puits de sel étaient ouverts pour tout le monde; on trouvait l'or un peu partout, dans le sable et dans les carrières. Les chevaux de Teng-Yueh étaient renommés, ils le sont également aujourd'hui.
Les princes et les princesses avaient, comme signes distinctifs, un nombre plus ou moins considérable de parasols, comme en ont encore actuellement les princes thai du Siam ou du Laos; comme marque spéciale d'honneur les grands dignitaires portaient une peau de tigre; les cheveux des femmes étaient réunis en deux tresses roulées ensuite en chignon; leurs oreilles étaient ornées de perles, de jade et d'ambre. Les jeunes filles étaient libres d'elles-mêmes avant le mariage, mais obligées à la plus grande fidélité une fois mariées. C'est encore ce qui se passe de nos jours au Laos. La charrue était connue de tous: nobles et peuple se livraient à l'agriculture; personne n'était soumis à une corvée quelconque, mais tout homme payait une taxe équivalente à deux mesures de riz, tous les ans.
L'histoire de la dynastie chinoise des Tang donne une liste des rois thai du Yunnan; cette liste est complète à peu près, depuis le commencement du VIIe siècle de notre ère. Il apparaît dans cette nomenclature que chaque successeur prenait, comme première syllabe de son nom, la dernière syllabe du nom de son père et prédécesseur; ainsi Ta-Lo; Lo-Cheng-Yen; Yen-Ko. Cela me paraît une fantaisie de l'écrivain chinois; car chez les Thai le nom du fils se choisit absolument en dehors de toute espèce d'allusion au nom du père, et nous sommes ici en présence d'une des nombreuses imaginations chinoises au sujet des Thai.
Toujours est-il que, vers le milieu du VIIIe siècle, un certain roi thai, nommé Ko-Lo-Fong, résidait à Tai-Ho (Tali-Fou); il était, semble-t-il, vassal de la Chine, qui lui conféra un titre, et il succéda à son père vers 750. Cependant il entra en lutte avec son suzerain, en raison de la conduite trop sévère que suivit à son égard un gouverneur chinois, et le résultat fut que Ko-Lo-Fong se déclara indépendant et s'allia aux Thibétains. Ces derniers lui donnèrent un sceau avec le titre de Bsampo-Tchong ou «jeune frère» venant immédiatement après le roi du Thibet. Ko-Lo-Fong fit, dit-on, graver sur une stèle les motifs de sa révolte et de son alliance avec les Thibétains, et M. Rocher, dans son histoire du Yunnan, dit que la stèle existe encore près de Tali-Fou. Je l'ai cherchée en vain lors de mon séjour à Tali-Fou; peut-être mon guide n'a-t-il pas su la découvrir. Au moment où Ko-Lo-Fong régnait sur les tribus thai, la Chine était aux prises avec les Turcs; aussi, profitant de cette occasion, il annexa différents pays environnants, notamment celui des Pyu ou Birmans, et celui des Soun-Tchen qui paraît être une tribu d'Assam, chez laquelle les gens revêtaient des feuilles d'écorce. On trouve encore aujourd'hui, au nord de la Birmanie, des tribus sauvages, tout en haut des montagnes, qui portent le même genre de vêtements. Les Chinois essayèrent plusieurs fois de soumettre Ko-Lo-Fong, mais essuyèrent des défaites continuelles. A sa mort, il eut pour successeur son fils Yimeou-Siun, dont la mère était une sauvage tou-kin, probablement thibétaine. Mais lui-même, tout jeune, avait été éduqué et instruit par un lettré chinois, ce qui tendrait à prouver que la civilisation et les lettres chinoises pénétraient déjà l'aristocratie thai. Il essaya donc, sur les conseils de son tuteur, de se rapprocher de la Chine, en trouvant, du reste, les Thibétains d'un voisinage trop turbulent et trop hautain; il fit des ouvertures à un certain Wei-Kao, gouverneur chinois de Tcheng-Tou, et lui envoya une lettre pour se plaindre de la tyrannie des Thibétains; il essaya d'excuser et d'expliquer la conduite de son père, et proposa à la Chine de faire alliance avec les Turcs Ouigours contre les Thibétains.
Cette correspondance se termina par l'élaboration et la conclusion d'un traité, lequel, dit la chronique, fut scellé au pied de la montagne Tien-Tsang qui domine la ville moderne de Talifou; quatre copies en furent faites; une fut envoyée à l'Empereur de Chine, une fut placée dans le Temple royal, une dans la pagode publique, et la quatrième fut jetée dans la rivière.