Bien que les chroniques chinoises ne nous signalent ces princes du Nan-Tchao que depuis 629, il est évident que, bien avant, les Thai occupaient ces régions, puisque nous savons qu'en 566 l'autorité chinoise était si loin d'être établie que l'empereur Wou-Ti, de la dynastie des Tchao du Nord, était obligé de protéger le passage du Yang-Tseu-Kiang contre leurs incursions. Et ces Thai, bien loin de former un état compact et une nation unie, étaient, fort probablement, une agglomération de différentes tribus luttant et combattant pour la suprématie. Ce qui tendrait à le prouver, c'est le terme Ko shan pyi (les neufs pays Shan), sous lequel les désignaient leurs voisins les Birmans. Ces derniers d'ailleurs ne possèdent non plus aucune chronique, aucun document sur ces tribus thai, et nous sommes obligés de nous livrer à des suppositions en ce qui concerne les Thai du Yunnan jusqu'en 629, époque où les chroniques commencent le récit du Nan-Tchao pour le conduire jusqu'en 1252, date où Khoubilai-Khan conquit définitivement le Yunnan.
Khoubilai-Khan conféra au dernier Tchao le titre de maharadjah et en fit un sujet de l'Empire. Cependant, vu l'éloignement de la province et le peu de surveillance dont les princes thai étaient l'objet, ces derniers continuèrent à gouverner librement leurs états; ce n'est qu'en 1382 que les derniers princes thai cessèrent de régner; ils furent pris et amenés à Nankin où l'empereur Hong-Wou des Ming les fit décapiter. Ce fut là la fin de la puissance thai au Yunnan. Le général Wou-San-Kouei essaya bien de reconstituer, trois cents ans plus tard, vers 1673, un royaume indépendant, mais il fut pris et tué par les Mandchoux de la dynastie actuelle des Tsing, en 1681.
Si nous nous bornions à ajouter foi à la chronique chinoise, nous pourrions croire qu'il a existé un important état thai au Yunnan, de 629 à 1252; mais si nous contrôlons les chroniques par le peu d'histoire que nous ont laissé les Birmans et par les différentes traditions des Thai, il paraît bien plus probable qu'il n'y a jamais eu de pouvoir thai très centralisé et que, au contraire, ce que les Chinois appellent Nan-Tchao, et les Birmans Ko-Shan-Pyi, royaume de Mao ou royaume de Pong, était une réunion de tribus semi-indépendantes les unes des autres, et obéissant vaguement au chef de la plus puissante d'entre elles. La nature du pays rendait, du reste, leur indépendance facile vis-à-vis les unes des autres, et explique bien leur manque de cohésion.
Mais quelle était l'origine de ces Thai, et d'où venaient-ils? Ils étaient au Yunnan bien avant les Chinois, puisque Khoubilai-Khan les soumit en 1552, et que, dès 90 ans après J.-C., les princes thai de Tali-Fou avaient des relations avec la Chine. Les annales de la dynastie des Tang nous apprennent, en effet, que les Chinois avaient des relations continues avec les Thai ou Ai-Lao de Tali-Fou, dans le premier siècle de notre ère. Vers 90 ou 97, un nommé Yang-Yu, roi de Tan, y est-il dit, envoya un tribut en Chine par le gracieux intermédiaire du prince des Ai-Lao. Quel était ce royaume de Tan? il est impossible de le dire; peut-être était-ce la Birmanie ou l'Assam.
A cette époque, les Thai de Tali étaient donc connus sous le nom de Ai-Lao; ce n'est que plus tard que les Chinois leur donnèrent celui de Nan-Tchao, et il ne peut y avoir aucun doute sur l'identification des noms; il s'agit bien des mêmes peuples thai et nous savons que les Annamites, aujourd'hui encore, désignent les Laotiens et les Thai du Haut-Siam par le nom de Ai-Lao; nous retrouvons du reste ce nom de Ai-Lao attaché à une ville du Laos, à l'ouest de Hué.
Les chroniques chinoises aussi nous disent que le Nan-Tchao était le prince du sud (Nan) parmi les six princes thai, et elles ajoutent que tchao est la transcription du mot kiao, lequel est, toujours d'après elles, un mot barbare qui signifie prince. Les mêmes chroniques nous rapportent que le Nan-Tchao touchait au Magadha, ce qui expliquerait pourquoi les princes Kshatrya de l'Inde pouvaient se frayer un passage jusqu'à la Birmanie.
Au sud-ouest venaient les Pyu (les Birmans). Pendant le VIIIe siècle, les Tou-Kin ou Tou-Fou, c'est-à-dire les Thibétains, luttèrent avec la Chine pour la maîtrise du Nan-Tchao; mais ils furent battus de même que les Chinois, et le prince du Nan-Tchao, Kolofong, annexa le royaume de Pyu et l'Assam.
Avant toutes ces luttes, d'ailleurs, les Chinois avaient pris contact avec les Thai. Environ cent ans avant l'ère chrétienne, un empereur de Chine de la dynastie des Han envoya une expédition à Tien; or Tien est actuellement encore en chinois le nom littéraire du Yunnan. On peut donc affirmer que le roi de Tien était un thai. La capitale était Pengai, ville qui, huit cents ans plus tard, demeurait un centre très important. Ce roi de Tien devint d'ailleurs l'allié des Chinois et les aida même à anéantir la tribu des Kouen-Ming.
Kouen-Ming est encore aujourd'hui le nom d'un lac près de Yunnan-Fou; le pays de Tien devait donc se trouver non loin de Yunnan-Fou et touchait évidemment la Chine, était en contact avec elle, probablement par le Yang-Tseu-Kiang.
Vers l'an 50 après J.-C., le roi Ai-Lao ou thai, Chien-li, pendant qu'il guerroyait contre une tribu voisine, viola le territoire chinois; les armées chinoises le repoussèrent, lui et son armée, et il devint tributaire de la Chine. Puis, non contents de cette soumission, les Chinois continuèrent leurs exploits et soumirent de nombreuses tribus voisines pouvant former un total de 500.000 âmes, qu'ils groupèrent ensemble pour former la préfecture de Yong-Tchang-Fou. Un des premiers gouverneurs de Yong-Tchang-Fou fit un traité avec les Thai d'après lequel chaque homme devait payer un tribut consistant en une mesure de sel, et en deux vêtements ayant un trou au milieu pour y passer la tête. Mais la paix ne dura pas longtemps et les Thai se révoltèrent souvent contre les Chinois; de nombreuses guerres de frontières s'ensuivirent.