Le Yunnan est un amas de montagnes dont la hauteur varie entre 2.000 et 2.500 mètres pour s'élever jusqu'à 3.000 mètres du côté de Tali-Fou; quelques plateaux sont seuls fertiles et habités; les vallées, très étroites, ne peuvent se prêter en aucune façon à l'installation de l'homme. Une quantité de torrents donnant naissance à de grands fleuves ou allant s'y jeter s'insinuent à travers ces vallées étroites et rendent, à l'époque des pluies, la circulation matériellement impossible. Le climat est bon: par suite de sa situation sous les tropiques et de son altitude, il n'est jamais trop chaud ni trop froid. Cependant, dans le nord, à Yunnan-Sen et à Tali-Fou, la neige est assez persistante en hiver. Je dois également ajouter que sur beaucoup de plateaux règne la malaria et que presque toutes les vallées sont fatales à ceux qui y séjournent: le paludisme les atteint sûrement. Les Européens résistent mieux au climat que les Chinois.
Deux lacs se trouvent à l'est, près de la capitale, Yunnan-Sen: l'un le Sien-Hai, l'autre le Tien-Hai; ces deux lacs sont assez importants et peuvent avoir de 100 à 120 kilomètres de long sur 20 et 30 de large. Mais ils ne sont pas, à beaucoup près, aussi considérables que le Eurl-Hai ou lac de Tali qui a quelque 200 kilomètres de long et 40 de large.
Une assez grande quantité d'autres lacs plus ou moins modestes sont disséminés dans toute la province.
La capitale de la province, Yunnan-Cheng-Tcheng (ville capitale de la province du Yunnan), plus communément connue des indigènes sous le nom de Yunnan-Sen, est située au nord du Tien-Hai. C'est la ville du Yunnan qui a le plus d'importance politique, et c'est aussi le centre principal du commerce de la province. Elle est bien bâtie et elle offre encore quelques monuments intéressants, quoiqu'elle ait été sérieusement éprouvée par un violent tremblement de terre qui dura, dit-on, trois jours, en 1834, et que l'incendie y ait causé de grands ravages lors de la répression de la rébellion musulmane par Ma-Jou-Long.
Tombée entre les mains des Chinois sous les Tang, et entièrement soumise sous les Mongols, Yunnan-Sen était devenue, à la décadence de la dynastie Ming (1590-1620), la capitale d'un prince chinois qui s'était rendu indépendant; mais les conquérants mandchoux ne tardèrent pas à reprendre possession de la province qui, depuis lors, est restée partie intégrante de l'Empire.
On y parle le chinois de Pékin et du Sseu-Tchuen, car les soldats mandchoux s'y étaient installés en grand nombre après la conquête, et actuellement les habitants du Sseu-Tchuen viennent y fonder des colonies. On dit que la province est riche en mines; charbon, étain, cuivre, marbre, argent, l'or même, y seraient en abondance. Quelques ingénieurs français envoyés par l'Indo-Chine y ont fait des prospections; mais il semble qu'aucun n'ait donné de renseignements très sûrs et définitifs. Toutefois un syndicat anglo-français s'est fondé, qui a envoyé des ingénieurs américains à Yunnan-Sen; les résultats ont été tenus secrets; mais j'ai entendu dire que les ingénieurs n'avaient pas été satisfaits; peut-être le chemin de fer aidera-t-il au développement minier; car il ne suffit pas de trouver des mines, il faut pouvoir les exploiter. Le jésuite du Halde a laissé de Yunnan-Sen une peinture qu'on peut encore citer: «Après tout, la ville d'Yunnan, dans l'état où elle est, a encore plus de réputation que d'abondance; les boutiques sont assez mal garnies, les marchands peu riches, les bâtiments médiocres; le concours du monde n'y est même pas fort grand, si on le compare à celui qu'on voit dans les autres capitales de la province.»
II.—La ville a aujourd'hui environ 80.000 habitants. La province du Yunnan touchant sur toute sa frontière méridionale à l'Indo-Chine française, et nous intéressant par suite d'une façon particulière, je m'étendrai assez longuement sur sa situation, ses ressources et son histoire.
L'histoire du Yunnan est, en effet, tout autre que l'histoire de la Chine, et il n'y a pas bien longtemps que cette province vit de la vie générale de l'Empire. Aussi, comme nos compatriotes du Tonkin sont de plus en plus appelés, surtout depuis que le chemin de fer du Yunnan a fait son entrée à la capitale, à être en relations d'affaires avec les indigènes de cette partie du Céleste Empire, je ne craindrai pas d'entrer dans quelques détails. L'histoire et l'ethnographie du Yunnan sont, au reste, bien loin d'être ennuyeuses, et on y trouve, au contraire, une saveur et un intérêt particuliers.
Le Yunnan autrefois n'était pas peuplé par les Chinois; bien qu'il appartienne à l'Empire chinois et qu'il en fasse partie au même titre que les autres provinces, il diffère de celles-ci cependant, en ce sens qu'il n'est pas encore complètement assimilé à la Chine, et qu'il constitue, en quelque sorte, une colonie chinoise. C'est que le Yunnan est peut-être, de toutes les provinces de Chine, la moins chinoise comme population. D'autres, comme le Kouei-Tcheou ou le Hou-Kouang, conservent encore, au milieu de la masse chinoise qui les compose, des groupes ethniques non fondus, mais qui demeurent insignifiants. Au Yunnan, à part les villes qui sont à peu près toutes chinoises, la campagne est restée peuplée par les indigènes de race thai, et l'impression, pour quiconque a habité la Chine, lorsqu'il pénètre au Yunnan, c'est qu'il n'est plus en Chine. Et je fus moi-même tout surpris, dès mon entrée au Yunnan, à Man-Hao, et, en le traversant, soit à Yuen-Kiang et à Ta-Lang, soit à Sseu-Mao, d'entendre les gens de la campagne parler la même langue que j'avais, dans ma jeunesse, au début de ma carrière, entendu parler au Siam.
C'est que la race thai, en effet, occupait toutes les régions qui forment le Yunnan actuel, et, bien que nous n'ayons aucune chronique thai pour nous donner des renseignements précis sur les peuples de cette race qui habitaient le pays, nous savons par les historiens chinois que, depuis 629, sous la dynastie chinoise des Tang, il existait un ou des royaumes thai connus sous le nom de Nan-Tchao (princes ou principautés du Sud); tchao est la traduction chinoise du terme thai Kiao, signifiant prince, terme encore employé aujourd'hui au Siam et au Laos, et dans les différentes tribus thai réparties entre la Birmanie, le Tonkin et le Yunnan.