Mais la merveille du Sseu-Tchuen, c'est le monastère d'Omei, la montagne sainte du Sseu-Tchuen comme le Fuji-Yama est la montagne sacrée des Japonais. On y rencontre des pèlerins exactement vêtus comme ceux du Japon: vêtements blancs, sandales de paille, un grand bâton à la main.
Pour faire le pèlerinage d'Omei, il faut d'abord se rendre à Kia-Ting qui se trouve à 200 kilomètres au sud de Tcheng-Tou; le plus simple et en somme le plus rapide moyen pour s'y rendre est la barque. C'est là que tous les pèlerins se réunissent, et c'est de là qu'ils partent pour aller s'agenouiller dans les temples de la montagne sacrée, d'où, suivant la tradition, le bouddhisme s'est propagé en Chine. La nature ici est sauvage et grandiose: montagnes élevées, précipices, cascades se précipitant de rocher en rocher, et au milieu de cette nature, pagodes, temples et monastères. C'est vraiment un spectacle rare et qu'on ne peut se lasser d'admirer. Au monastère des Dix mille années, situé à mi-chemin de la cime du mont, les bonzes bouddhistes donnent une hospitalité aimable, et on y rencontre d'innombrables malades et estropiés qui, entassés pêle-mêle, prient avec ferveur pour obtenir un allègement à leurs souffrances.
Halage à la corde.
Comme le Fuji-Yama, la montagne d'Omei est souvent couverte de nuages, et il est rare qu'une fois arrivé sur la cime le pèlerin ait la vue, qui doit être pourtant merveilleuse, de tout le pays environnant. Le pèlerin chinois ne s'en soucie pas beaucoup; mais le voyageur européen qui vraisemblablement ne repassera pas tous les ans au mont Omei, comme il pourrait le faire au Rigi, est désappointé. Malgré tout on est payé de ses fatigues par le spectacle de cette nature grandiose, de ces montagnes derrière lesquelles on devine le Thibet, pays encore mystérieux et si bien défendu par ses énormes glacis couverts de neiges éternelles.
CHAPITRE XIII
I. La province du Yunnan; description; Yunnan-Sen, capitale.—II. Histoire; le Yunnan d'autrefois; ses habitants, leurs mœurs, leurs costumes, leurs usages.—III. L'Islamisme au Yunnan.—IV. La France et l'Angleterre au Yunnan; le chemin de fer; Sseu-Mao et Pou-Eurl; le commerce de ces deux villes.—V. Yunnan-Fou et Mong-Tseu; voie ferrée de Yunnan-Fou au Sseu-Tchuen, de Tali à Bhamo; commerce de Mong-Tseu.—VI. La ville de Tali et le plateau de Yunnan-Fou; Tonghai; beauté mais pauvreté du Yunnan.
I.—La province du Yunnan se trouve au sud-ouest de l'Empire chinois, entre le 21° et le 27° de latitude septentrionale et le 95° et le 101° de longitude orientale. Elle est bornée au nord par le Sseu-Tchuen, à l'est par le Kouei-Tcheou et le Kouang-Si, au sud par l'Indo-Chine française, et enfin à l'ouest par la Birmanie britannique. Elle est arrosée, au nord par le Yang-Tseu-Kiang, au sud par le fleuve Rouge et la rivière Noire; elle fait donc partie du bassin du Yangtseu au nord, sur la frontière du Sseu-Tchuen. A l'ouest, d'ailleurs, elle dépend également du bassin du Mékong. Son éloignement du centre administratif de l'Empire est cause que cette province a toujours été un des points faibles de la monarchie chinoise, depuis sa conquête, faite sous la dynastie des Han (202 av. J.-C. à 281 ap. J.-C); et le caractère sauvage et batailleur des indigènes a, plus d'une fois, sous la conduite d'un chef habile, tenu en échec l'autorité du fils du Ciel. Les empereurs, sous la dynastie des Tang (618-907), parvinrent cependant à en opérer la conquête effective, et Khoubilai-Khan lui-même fit en 1253 une expédition au Yunnan et installa son fils comme lieutenant-gouverneur de toutes les provinces du sud-ouest de l'Empire. Les travaux et les voyages des Anglais Baber, Anderson et Margary (lequel périt assassiné non loin du Haut-Mékong), et des Français Mouhot et Francis Garnier ont beaucoup aidé à la connaissance de cette province.
De l'ouest à l'est le Yangtseu touche au Yunnan, un peu à l'ouest de Tchao-Tong; on remonte son cours dans la direction du sud jusqu'à Ta-Chien, où il fait un coude, et en se dirigeant vers le nord on arrive à l'embouchure du Ya-Long-Kiang: puis, après avoir franchi Li-Kiang-Fou et Atien-Tseu, le fleuve se retrouve au Sseu-Tchuen, à Batang. En continuant ainsi, on arriverait à sa source, dans les contreforts du Thibet.
Du côté du Yunnan, c'est-à-dire sur la rive droite, on ne voit aucun grand affluent; seuls quelques petits torrents vont se jeter dans le grand fleuve.