Quant à songer à lancer une ligne régulière de vapeurs entre Itchang et Tchong-King, c'est là une pure chimère; si, à certaines époques, des canonnières à fond plat ont pu remonter le fleuve, il me paraît peu probable que des navires chargés de marchandises et cubant une certaine profondeur puissent jamais naviguer sur le Haut Yangtseu en l'état où il est actuellement.
Il serait cependant à désirer grandement que l'on pût remonter facilement au Sseu-Tchuen; car c'est incontestablement une des provinces les plus anciennes et les plus dignes d'être visitées, et les touristes n'y manqueraient pas.
X.—La capitale, Tcheng-Tou, est située au nord-ouest de Tchong-King, sur la rivière Min, qui forme, avec la rivière Tcheng, à l'endroit même où est située la capitale, un enchevêtrement de lacs et de canaux tel que la ville est entourée d'eau de tous côtés. Le premier aspect de Tcheng-Tou est celui de toutes les villes chinoises avec leur cortège de saletés, d'immondices, de guenilles et de mendiants. Cependant quelques rues, larges, bien pavées, bordées de boutiques assez propres et jolies à l'œil, contrastent avec ce que l'on est habitué à voir en Chine. C'est un reste de l'ancienne splendeur de la ville qui fut capitale de l'Empire il y a quelques siècles, et l'on peut y voir encore de nombreux palais et monuments. La révolte des Taiping a épargné cette province, et c'est une des raisons qui font que les villes du Sseu-Tchuen, et celle de Tcheng-Tou en particulier, offrent encore au voyageur un spectacle plus agréable et plus varié que la plupart des villes du Yangtseu, qui ont toutes plus ou moins été dévastées par les rebelles.
Quoique la province soit très fertile, on y rencontre beaucoup de pauvres, car la population, qui n'a jamais connu le déchet que causent les guerres civiles et les révoltes, est extrêmement nombreuse et ne trouve pas toujours de quoi se nourrir. De Tcheng-Tou partent plusieurs belles routes qui se dirigent sur Soui-Ting, Pao-Ning, Tong-Tchuen, Ta-Tsien-Lou, et qui sont bien entretenues, chose rare en Chine; non pas qu'elles ressemblent encore à nos routes de France, mais elles sont pavées de belles pierres qui rendent la marche moins pénible que les fondrières si souvent rencontrées dans les provinces de l'Empire.
Les environs immédiats de Tcheng-Tou produisent une impression de bien-être; on se trouve dans une autre Chine. Les jardins sont nombreux et bien cultivés; tout a un air de propreté et de prospérité auquel on n'est pas habitué ordinairement. Il faut observer d'ailleurs que la situation de Tcheng-Tou, au milieu de plaines fertiles et bien arrosées, au pied des derniers contreforts qui descendent du Thibet, contribue à la beauté de la ville et de ses environs; nulle part en Chine on ne trouve tant de beautés naturelles alliées à une telle fertilité. De plus, le réseau de canaux et de rivières qui environne la ville facilite le commerce par jonques, puisque toujours ces dernières peuvent remonter jusqu'à Tcheng-Tou; cependant de novembre à mai, pendant la saison sèche, les petites barques seules peuvent y parvenir.
La muraille qui entoure la ville a été élevée sous la dynastie des Tsin il y a quelque vingt siècles, mais elle a été agrandie et refaite sous l'empereur Kang-Hi, de la dynastie actuelle. On trouve dans l'enceinte trois villes, comme à Pékin et à Nankin; une ville impériale, dont il ne reste que des ruines, pavillons délabrés, marbres brisés, palais effondrés; une ville tartare où quelques Mandchoux tiennent garnison, et enfin la ville chinoise.
Hors de la ville le voyageur peut visiter quelques édifices intéressants, tels que la pagode de Wou-Keou-Tseu, tombeau d'un empereur; la pagode de Tsin-Yang-Kong ou des deux brebis, placée sous l'invocation de Lao-Tseu; c'est peut-être une des plus belles pagodes qui existent en Chine; tour, piliers, dragons et phénix, immenses brûle-parfums, enfin les deux brebis en bronze, l'ensemble offre un caractère de grandeur et d'élégance qu'on n'est pas habitué à voir dans ce pays. De temps à autre, aux époques où l'on fête les différentes phases de la vie du philosophe, de véritables foires s'installent autour du temple, avec des jongleurs, des montreurs de bêtes, etc.
Le monastère de Tsao-Tang mérite également d'être visité.
C'est là que repose un des poètes les plus connus de la Chine, Tou-Fou, célèbre non seulement par ses œuvres, mais aussi par la capacité de son gosier: il mourut à la suite d'un excès de vin de Chao-Hing; c'était, d'ailleurs, comme tous les beaux buveurs, un homme fort gai. Le monastère où il est enseveli depuis plus de mille ans est, comme il convient, entouré de cabarets en plein vent et de buvettes où les fervents admirateurs du poète viennent débiter ses vers en vidant quelques coupes de vin chaud.
A environ 50 kilomètres de Tcheng-Tou on peut faire l'excursion de Kouan-Chien, où se voit un pont suspendu fort original jeté sur le Min, en face des montagnes où la petite ville s'étage en amphithéâtre. Ces ponts ne sont pas rares dans ces parties montagneuses de la Chine et le Yunnan en possède plusieurs.