[17] Il est bon cependant de savoir risquer quelquefois; en voici un exemple. Quand j'ai organisé la concession française à Hankeou, j'ai mis nos compatriotes d'Extrême-Orient au courant de ce qu'ils pourraient tenter, comme affaires, dans ce port qui prenait un développement de plus en plus considérable. Notamment j'avais conseillé la construction d'un hôtel, établissement qui n'existait pas à Hankeou et qui, cependant, était d'une nécessité urgente, étant donnés les nombreux Européens qui chaque semaine, chaque jour même, y débarquaient. Un de nos compatriotes établi au Japon accourut et mit le projet d'hôtel à exécution. Il réussit si bien que, au bout de trois ans, il revendit son fonds avec terrain et immeuble. De là il alla reprendre une affaire qui tombait, à Changhai, et la remit en bonne voie; survint la guerre russo-japonaise et le blocus de Port-Arthur. Cet homme entreprenant et énergique quitta Changhai et alla s'installer à Nagasaki pour être au courant des nouvelles; puis, achetant trois vapeurs, il risqua sa fortune dans le ravitaillement de Port-Arthur; il réussit et ses bateaux passèrent malgré l'escadre japonaise. Quand la guerre fut terminée, ce vaillant monta une compagnie de navigation à vapeur entre Tien-Tsin et les ports du Sud.

Que n'avons-nous seulement cinq hommes aussi énergiques dans chaque port d'Extrême-Orient!

III.—Aussi, que les bateaux à vapeur finissent par remonter jusqu'à Tchong-King, que le chemin de fer du Yunnan aille rejoindre Soui-Fou, que la Chine soit enfin ouverte totalement au commerce étranger, les Anglais, les Allemands, les Américains et les Japonais en profiteront, les Français bien peu, à moins de changer leur manière de procéder. Un consul résidant à Hankeou en 1865, 66, 67, disait déjà ces choses et constatait avec peine le peu de succès de ses conseils!

Aujourd'hui, que la Chine est accessible un peu partout, il serait possible d'établir, d'accord avec des négociants chinois sérieux et ayant une certaine surface, des comptoirs mixtes sino-français. C'est ce que conseille en ces termes un de nos agents[18]. «Pour étendre le rayon d'action des comptoirs mixtes (fondés avec un personnel chinois) et faciliter l'écoulement de leurs stocks, des établissements de second ordre, à la tête desquels seraient placés des parents ou des amis des associés chinois, pourraient être ouverts dans les principales villes de l'intérieur, et tout d'abord dans celles situées à peu de distance des ports où seraient installés les comptoirs.»

[18] Rapports commerciaux et consulaires, nº 756.

En dehors des villes ouvertes, on ne connaît guère en Chine les expositions périodiques, les offres exceptionnelles, la vente réclame, l'article réclame. D'un autre côté, si les façades luxueuses ne sont pas rares dans l'intérieur du pays (la façade a son importance en Chine comme ailleurs), les étalages y présentent encore moins d'attrait que sur la côte. Les boutiques y sont mal aménagées, mal tenues, mal éclairées. Le commerçant français pourrait donc y introduire par l'intermédiaire de son associé chinois, avec les améliorations nécessaires, les procédés usités en Europe pour attirer le chaland.

Quels sont les principaux articles qui entreront dans la composition des magasins franco-chinois?

En outre des vins et des liqueurs, des eaux minérales, des conserves, des confitures, des beurres, des laits condensés et autres produits alimentaires consommés surtout par les étrangers, avec quelques vins spéciaux destinés aux indigènes, on devra y trouver un grand choix de rubans (l'article de Saint-Étienne dont les femmes chinoises font tant de cas), de soieries avec dessins chinois, des velours et peluches, des satins imprimés, des reps, des fils d'or et d'argent, des flanelles de coton, des couvertures de laine, des tulles pour moustiquaires, un peu de mercerie et de papeterie, des instruments d'optique, jumelles marines et de théâtre, petits télescopes, des produits pharmaceutiques, quinine, vins fortifiants, antiseptiques, savons de toilette et en barre, parfums, pommades, eaux de toilette, bougie, bijouterie, horloges et montres, fusils de chasse.

Voici, d'ailleurs, comme indication complémentaire, la traduction d'une annonce de mise en vente d'articles étrangers que je vois dans un journal indigène. La maison chinoise qui a fait insérer cette annonce—il s'agit d'un grand magasin sur un port ouvert—informe le public qu'elle offre à des prix très raisonnables: des médicaments, des longues-vues, des lanternes ordinaires, sourdes et de projection, des lampes-appliques, des suspensions, des pompes à incendie, des coffres-forts et cassettes métalliques avec serrure de sûreté, des piles, coupes et sonnettes électriques, des fusils à air, des engins de pêche, des pièges, des boîtes à musique, des phonographes et des graphophones, des machines à coudre, des horloges, des pendules murales, des montres et des porte-montre en ivoire, des diamants de vitrines, des outils pour menuisiers, serruriers et horlogers, des bicyclettes, des vélocipèdes pour enfants, des jouets, des lunettes et conserves avec monture or et simili-or, des vernis de toutes couleurs, des engrais chimiques.

J'ajouterai qu'à ma connaissance, les boutiquiers de l'intérieur qui font le commerce d'articles étrangers tiennent principalement: des serviettes, des couvertures, manteaux et pèlerines en poils, genre tissu poil de chameau, de petites malles en peau de porc (imitation surtout), de la porcelaine, des conserves de poisson, des cigarettes, des allumettes et des parasols fabriqués au Japon, ainsi qu'une grande variété de drogues de même origine, avec du tabac anglo-américain, des lampes à pétrole, des lanternes, des miroirs, des savons et de la quincaillerie européenne et américaine; cuvettes, théières, bouillottes, bols, tasses et autres récipients en fer émaillé. Comme on le voit, dans cette partie de l'Empire ce sont les produits japonais dont les prix défient toute concurrence qui font prime sur les marchés de l'intérieur; mais il y a place à côté d'eux pour plusieurs articles dont notre pays a la spécialité; les Chinois voyagent beaucoup et s'habituent à la longue au confort européen.