« Pour le départ du père pour la guerre, le frère aîné apporte son casque et le jeune frère ses bottes ; ils sont, les deux frères, plus calmes que d’habitude. Ils disent à leur père : « Allez maintenant et rapportez-nous comme cadeaux à la maison des têtes d’ennemis. » Le père fait un assentiment de la tête. »
X. — Au-dessous de l’Empereur on peut dire qu’il n’y a qu’un peuple ; la distinction en classes est, en effet, plus dans les lois que dans les mœurs ; le souverain à part, le Japonais est plutôt démocratique, comme d’ailleurs le Chinois, et en général l’Oriental ; il n’existe pas d’aristocratie, hautaine comme en Angleterre, ou cassante et dure comme en Allemagne.
Par conséquent, au point de vue social, l’égalité existe plus au Japon que partout ailleurs. Le peuple, du reste, j’entends le paysan, l’ouvrier, est infiniment plus poli et mieux éduqué ici que dans n’importe quel pays d’Europe. On est agréablement surpris, quand on voyage dans la campagne japonaise, de trouver des gens excessivement courtois, très hospitaliers et, en général, d’une grande propreté ; sur ce point la comparaison avec certaines de nos provinces ne tournerait pas toujours à notre avantage. Il ne faudrait pas en conclure d’ailleurs, parce qu’ils sont polis et hospitaliers, qu’ils nous aiment, nous, Européens ; non : ils ne nous aiment pas ; ils nous détesteraient plutôt, mais ils ne le font pas voir. Que pouvons-nous demander de plus ?
Là est l’une des grandes forces du caractère japonais : sa dissimulation. Habitué, dès la plus tendre enfance, à ne rien laisser paraître sur son visage de ses chagrins ou de ses joies, le Japonais se compose une physionomie impénétrable, et il est impossible de deviner sa pensée. Toutes ses idées se cachent derrière un sourire immuable que nous voyons partout et en toute circonstance.
Il est intéressant de reproduire ici, sans appréciation ni commentaire, un passage paru dans une correspondance japonaise de l’Avenir du Tonkin sous la signature de « Sujin » :
« Tout récemment sorti de la féodalité, le Japonais est encore soumis à l’autorité de l’opinion, que nul ne songe à braver. De là cette volonté collective dont la puissance a produit cette chose incroyable : une dissimulation nationale sur un mot d’ordre donné à tout un peuple. L’humanité dont on fit montre envers les prisonniers a été une attitude imposée par l’élite de la nation en vue des observateurs occidentaux. Pareillement, la politesse envers les étrangers recouvre habilement la haine qu’ils inspirent.
« L’âme héroïque du vieux Japon, même sans la complication nouvelle de cette dissimulation, est très difficile à expliquer. Elle dissocie des idées qui nous paraissent inséparables et inversement. Ainsi le mépris de la mort, le sacrifice chevaleresque, le loyalisme sont les vertus caractéristiques du samouraï, et pourtant, l’homme qualifié le plus brave et le plus loyal n’hésitera pas à surprendre traîtreusement et à frapper par derrière l’adversaire désarmé qu’il croit devoir haïr. Un patriote se tue pour signer de sang ses idées, mais il assassinerait aussi un ministre qu’il juge faire de mauvaise politique. Des exemples abondent depuis 1869. »
(Avenir du Tonkin, 9 mai 1909.)
Tout cela s’en ira-t-il avec l’introduction des idées modernes ? L’opinion de M. Kawakami Kiyoshi, l’un des principaux sociologues du Japon actuel, est à ce propos intéressante à connaître : « Les principes moraux, et plus spécialement l’esprit chevaleresque qui avaient fourni à la nation japonaise des règles de conduite pour sa vie quotidienne, ont été détruits par les récentes révolutions : la révolution politique et la révolution industrielle. Envie, inimitié, douleur, rage contenue chez les pauvres ; vanité extravagante, luxure et débauche chez les riches, voilà les symptômes du grand conflit social qui certainement surviendra au Japon dans un avenir très rapproché. »
(Avenir du Tonkin, 9 mai 1909.)
XI. — De religion, le Japonais n’en a pas, ou en a peu ; mais par contre, il est très superstitieux. Autrefois, les lettrés suivaient la doctrine confucéiste et le peuple les préceptes de Bouddha, tout en reconnaissant et suivant en même temps le Shintoïsme ou religion des aïeux, ancêtres du Mikado.
Primitivement, à l’aurore de l’Empire, après l’établissement de la monarchie par Jinmu, le Shintoïsme était seul connu : c’était, et c’est encore aujourd’hui, l’adoration des ancêtres impériaux et notamment de la déesse du soleil Amaterasu o mi Kami.
A la nombreuse armée des dieux ou Kami que je n’ai pas à énumérer ici, les Empereurs ajoutèrent les noms de leurs prédécesseurs qu’ils élevaient au rang de Kami, et c’est ainsi que le Shintoïsme est devenu le culte des ancêtres impériaux.