Les étrangers, notamment les Anglais, y venaient en foule et les préféraient de beaucoup aux bateaux anglais ; malheureusement un fait se produisit qui enleva aux Messageries la clientèle étrangère et aussi beaucoup de leur clientèle française : c’est que le Gouvernement français ayant supprimé, pour le transport de ses troupes en Indo-Chine, les grands bâtiments qui avaient été construits et destinés à cet usage exclusif, tels que le Mytho, le Bien hoa, le Shamrock, etc., et ayant conclu avec les Messageries un contrat pour le transport des officiers et des soldats, cette Compagnie se voit obligée par chaque courrier de remplir ses paquebots de troupes. Et c’est pour cela que les étrangers l’ont quittée ; que de nombreux passagers français, payant de leur poche, ont fait de même, et qu’à l’heure actuelle, les bateaux des Messageries ne transportent que des militaires et des fonctionnaires. Le service est, d’ailleurs, bien au-dessous de ce qu’il était autrefois.
La Peninsular and Oriental, Compagnie anglaise, fait également le service de Marseille au Japon par l’Océan Indien et Shanghaï ; mais peu de monde la prend ; elle est presque exclusivement chargée de fonctionnaires et de négociants anglais de l’Inde ; le service y est fort correct ; tout y est très propre ; le confort y est anglais, c’est tout dire ; mais pour la nourriture elle est fort inférieure, et les estomacs non encore habitués à la fâcheuse cuisine anglaise arriveront à Yokohama en bien mauvais état.
Norddeutscher Lloyd. — Tout ce qu’ont perdu les Messageries a été gagné par la Compagnie allemande. Les bateaux ne touchent pas Marseille, il est vrai ; mais comme ce n’est pas sur la clientèle française qu’elle compte, elle n’a que faire de s’arrêter dans un port français ; aussi a-t-elle deux points de relâche au Nord : Anvers et Southampton, et deux au Sud : Gênes et Naples. Le Norddeutscher Lloyd est la Compagnie qui, à l’heure présente, effectue le plus de transports de passagers pour l’Extrême-Orient. Les bateaux sont très confortables, fort bien tenus ; la cuisine y est bonne ; et le personnel très bien dressé ; une seule chose y est atroce : c’est la musique de foire dont on vous fatigue les oreilles pendant les repas, et même après. Trop de musique !
Nippon Yusen Kwaisha. — Cette Compagnie touche à Marseille ; les bateaux sont très beaux et les quelques cabines qu’ils contiennent sont très confortables ; mais ils ne prennent que peu de passagers ; d’ailleurs leur voyage depuis Marseille jusqu’au Japon est fort long par suite de la durée de leur station aux escales, par conséquent ils ne sont guère encombrés ; il leur arrive en effet de rester quatre et cinq jours dans un port, et il n’y a que les personnes peu pressées qui les prennent, par suite du prix bien moindre qu’elles paient pour le voyage.
En dehors des lignes de paquebots que je viens de citer et qui font un service régulier tous les quinze jours, il existe également une ligne autrichienne et une ligne italienne, mais dont les départs et les arrivées ne sont pas très réguliers.
II. — Les prix du passage, sauf en ce qui concerne les Compagnies japonaise, autrichienne et italienne, sont à peu de chose près les mêmes : dix-huit cents francs en première classe et onze cents en seconde ; sur les paquebots français et allemands il y a une troisième classe, mais peu fréquentée ; car il n’y a pas d’émigrants pour les pays d’Orient ; il n’y a que des négociants, lesquels vont en première, et des employés qui vont en seconde. Les bateaux anglais de la Peninsular and Oriental ont aussi premières et secondes, mais pas de troisièmes. Toutes les Compagnies délivrent des billets d’aller et retour, mais les plus longs délais sont donnés par le Norddeutscher Lloyd.
Le premier port japonais touché par les paquebots est le port de Nagasaki. L’entrée en est merveilleuse. Des îlots de verdure y forment plusieurs passes ; devant soi, en contournant tous ces îlots (dont l’un, le Pappenberg, rappelle le martyre de nombreux chrétiens que les Japonais précipitaient du haut des falaises à pic sur les roches battues par les vagues), on aperçoit la colline toute couverte de frondaisons, et de champs descendant jusqu’à la mer. Çà et là, des rochers sombres émergent au-dessus des flots, par endroits la côte est à pic ; de grands cèdres dressent leur tête et au milieu, sous leur ombrage protecteur, on aperçoit de petits temples perchés de côté et d’autre sur les points qui semblent à première vue les plus inaccessibles. De nombreuses barques de pêcheurs sillonnent la rade, et, à mesure qu’on s’avance au fond de la baie, la ville, jusque-là cachée, se découvre. Juste en avant, tout au fond, Deshima, cette petite langue de terre où autrefois les Hollandais étaient parqués, et qu’aujourd’hui rien ne distingue plus du reste de la ville. Derrière Deshima, et de chaque côté, la ville s’étend, aux petites maisons basses, aux rues étroites, et, brusquement, elle s’élève et perche ses constructions sur la colline, autour du grand temple rouge, d’où la vue domine toute la rade.
Un peu en avant de Deshima, sur la droite de la ville Japonaise, s’élèvent les habitations européennes, toutes en terrasses ; les divers consulats ; l’hôtel Bellevue ; les établissements et l’église de la mission catholique, des sœurs, de l’école des frères maristes ; dans le bas de la colline, la rue marchande, avec le nouvel hôtel, juste sur le quai ; les magasins, les banques, les agences d’affaires, les boutiques et tous les general store keepers et ship-chandlers ou magasins généraux d’approvisionnements.
Nagasaki est, pour le japon, un port très important en raison de la sûreté et de la profondeur de sa rade, et de sa situation à l’extrémité Sud de l’Empire, tourné vers les côtes de Chine et de Corée.
En face de Nagasaki, de l’autre côté de la baie, sont installés des fonderies et des ateliers de réparations et de constructions. Nagasaki actuellement renferme une population de près de 180.000 habitants.