III. — En quittant le port de Nagasaki, les navires regagnent le Nord par la côte occidentale de l’île de Kiu shu et pénètrent, par le chenal de Shimonoseki, dans le Setouchi ou mer intérieure. Cette mer, célèbre dans le monde entier par la beauté de ses paysages de verdure, de ses innombrables petites îles couvertes de temples haut perchés où l’on arrive par des escaliers de cent marches et plus, est subdivisée précisément par ces îlots en une série de six parties appelées nada (courant violent, gouffre) qui prennent leur nom des provinces dont elles mouillent le rivage. Ce sont : Idzumi nada ; Harima nada ; Bingo nada ; Mishima nada ; Iyonada ; Suwonada.

La mer intérieure communique au Sud avec le grand Océan par deux passages, l’un entre le Honshu et Shikoku ; l’autre entre Shikoku et Kiushu. A l’Est, elle s’unit à la mer du Japon par le détroit qui sépare Kiushu du Honshu, et où se trouvent au Sud, dans Kiushu, le port de Môji ; au Nord, dans la province de Nagato, Ken de Yamaguchi, le port de Bakan ou Shimonoseki. On peut naviguer sur la mer intérieure en toutes saisons, de nuit aussi bien que de jour, grâce au système de phares très complet et très sûr installé sur tous les points par le gouvernement japonais. Les marées et les courants sont aujourd’hui bien connus et sont très réguliers aux sorties Est et Ouest sur l’océan et la mer du Japon ; dans quelques parties resserrées par les îlots, à l’intérieur même du Setouchi, ils sont d’une grande violence.

Le voyageur devra toujours s’arranger de façon à faire de jour la navigation de la mer intérieure du Japon ; le plus pratique serait de quitter le grand paquebot à Shimonoseki et de prendre, pour la traversée jusqu’à Kobé, un des nombreux petits bateaux côtiers qui font le cabotage. Le paysage, en effet, vaut, entre tous ceux du Japon, la peine d’être étudié ; non point que l’on se trouve en présence d’une nature grandiose ; non, tout au contraire : la nature y est jolie, attrayante, charmante par sa verdure, ses villages, ses temples, ses fleurs, le tout fin et gracieux ; quand le soleil brille sur cet ensemble et détache au loin sur l’azur les collines de Kiushu et Shikoku, on ne se lasserait pas de ce paysage exquis, doux et un peu languissant, on ne se détacherait pas de la vision de cette terre à l’air si accueillant et si inoffensif et qui pourtant nourrit un peuple de guerriers à l’âme dure.

De Nagasaki à Kobé, par la mer intérieure, il faut compter douze heures environ.

Si le port de Nagasaki est excellent et de toute sécurité, il n’en est pas de même du port de Kobé ou Hiogo. (Kobé est la ville où résident les Européens ; Hiogo la ville japonaise ; elles ne sont du reste séparées que par un pont sur une rivière à sec.)

Les navires étaient primitivement obligés de mouiller en grande rade, le port n’étant aucunement protégé des vents du large ; aujourd’hui les autorités ont établi un appontement s’étendant assez loin dans la mer, mais où seuls les paquebots-poste accostent, par suite des droits assez élevés ; de sorte que tous les cargo-boats, encore aujourd’hui, sont obligés de jeter l’ancre assez loin, ce qui est un gros désavantage pour effectuer le débarquement et l’embarquement des marchandises. La ville européenne de Kobé est assez coquette, tout à plat le long de la mer ; c’est là que se trouvent les hôtels, les magasins, les banques, les Consulats étrangers ; quelques maisons d’habitation fort élégantes y dressent également leurs murs de briques rouges : plus loin, au-delà de la ligne de chemin de fer, de l’autre côté de la station de Sannomiya, sur une colline pas très élevée, mais agréable, des Européens ont construit leurs demeures privées qu’ils regagnent le soir après la fermeture de leurs bureaux. On y est en meilleur air et dans un calme plus reposant.

Kobé-Hiogo avait une population de 285.000 habitants d’après le dernier résumé statistique de l’Empire (1908).

De Kobé à Yokohama on compte généralement trente heures de navigation. C’est la partie du Japon où la navigation est la plus mauvaise en tout temps ; l’hiver à cause de la mousson de Nord-Est qui souffle avec violence ; l’été par suite de la mousson de suroît qui amène souvent des typhons redoutables. La navigation est surtout pénible par le travers du chenal d’Owari ; jusqu’à l’entrée de la baie de Tokiô on n’aperçoit rien des côtes, tout au plus au loin l’île d’Oshima dont le volcan lance constamment de la fumée ; l’entrée de la baie est formée par les deux pointes d’Awa et de Sagami, et se trouve très resserrée à la hauteur d’Uraga ; le golfe s’élargit ensuite et laisse apercevoir à l’Ouest Yokosuka, puis Yokohama et Tokio. Depuis le phare de Jô ga shima, en face de Misaki, sur la pointe de Sagami, jusqu’à Yokohama d’un côté et jusqu’à Kamakura et Enoshima de l’autre côté, la côte japonaise est délicieuse, et enchanteresse. Il serait difficile de trouver de plus charmants endroits que les baies de Yokosuka et d’Uraga, et de plus agréables plages que celles de Kamakura et d’Enoshima ; les Européens résidant au Japon ont mis à la mode ces stations d’été et aujourd’hui les Japonais y accourent de Tokio.

Yokohama, situé sur un ancien marais désigné autrefois aux Européens, par dérision, comme emplacement a des environs de toute beauté.

La ville elle-même s’étend le long de la mer, adossée au fond à une colline assez élevée nommée par tous les Européens le « Bluff ». Sur le quai, et dans les deux rues parallèles en arrière du quai, Water street et Main street, se trouvent les bureaux, magasins, hôtels, banques, boutiques de General store keeper, magasins généraux où l’on vend de tout. Les consulats y sont installés également ; sur la colline, les maisons d’habitation que l’on regagne le soir, une fois les bureaux fermés. Yokohama a toujours été, depuis l’ouverture du Japon, la grosse place commerciale, et c’est là que se trouve encore aujourd’hui la colonie la plus importante d’Européens et d’Américains. Le « United club » les réunit dans une même fraternité, et dans ces réunions il n’est jamais question de nationalités : on est « blanc ».