Les Japonais sont assez joueurs et ils ont adopté tous les jeux chinois : cartes, dés, échecs ; ils sont aussi très amateurs de combats de coqs et de cailles, goût qu’ils ont conservé de leurs ancêtres malais. L’été, ils sont très friands de parties de campagne, notamment sur l’eau : ils louent des barques disposées à l’usage des promeneurs et cherchent un endroit agréable, à l’ombre, d’où ils puissent avoir une belle vue. La fête de Riogoku bashi à Tokio donne une idée de ces réjouissances en bateau ; pendant plusieurs jours, des barques, pleines de monde, sillonnent la rivière, et le soir, les feux d’artifices et les illuminations des restaurants et des maisons qui la bordent, rivalisent d’éclat avec les lanternes fines et élégantes de Gifu dont la lumière brille au toit des barques.

Après cette esquisse de la vie japonaise, il convient de voir comment se termine la carrière d’une individualité humaine aux îles du Soleil Levant ; c’est peut-être dans les rites funéraires que s’est conservée le plus exactement la manière antique : quand un Japonais vient à mourir, ses parents et ses amis lavent le corps et le revêtent d’un vêtement blanc sur lequel un prêtre a auparavant inscrit quelques caractères sacrés, généralement le nom posthume du défunt (car, dans la religion bouddhique chaque défunt a un nom sous lequel il est désigné désormais), puis on le place dans le cercueil. Au Japon, le cercueil est une caisse carrée ou un tonneau (ou plutôt la moitié d’un tonneau), dans lequel le mort est accroupi de façon que ses genoux viennent rencontrer son visage. Quand tous les préparatifs sont faits, et quand la famille a également pris le deuil en blanc, les pieds nus dans des sandales de paille, la procession funéraire commence. Elle est conduite par un certain nombre de porteurs de torches suivis par les prêtres ; puis viennent les serviteurs, portant des bâtons de bambou où sont accrochées des lanternes et des bandes de papier blanc ornées de sentences bouddhiques, en caractères sanscrits. Le cercueil suit immédiatement après, porté par quatre ou six hommes ; il est recouvert d’une espèce de châsse blanche qui le cache à la vue ; alors viennent les amis et connaissances du défunt qui escortent les hommes de la famille, père, fils, frères ; tout ce monde, d’ailleurs, parents, amis, porteurs, serviteurs de la maison et du temple, est en grand deuil, c’est-à-dire que tous sont vêtus de coton blanc. Chez le peuple évidemment ceci est simplifié et souvent même les femmes conduisent le défunt à sa dernière demeure. Les femmes de noble et riche famille suivent le cortège également vêtues de blanc, mais elles ne viennent que derrière et à la fin, autrefois portées en palanquin, aujourd’hui conduites en voiture. J’ai assisté ainsi, à Tokio, aux funérailles du prince Arisugawa ; son fils, habillé de blanc, des sandales aux pieds, un bâton à la main suivait à pied ; c’était un enterrement shintoïste, et, arrivé au cimetière, le corps fut déposé sur une sorte d’autel, devant lequel chacun vint offrir aux mânes du prince une branche de l’arbre sacré, le Sakaki.

Chez les shintoïstes, en effet, les cérémonies sont très simples.

Il n’en est pas de même chez les bouddhistes ; le prêtre ici joue un grand rôle et, après être venu à la maison mortuaire réciter des prières, il accomplit une cérémonie ; il récite enfin d’autres prières au cimetière.

Autrefois, les cimetières étaient autour des temples, comme ils sont chez nous, dans les villages, autour des églises ; aussi chaque quartier de Tokio avait plusieurs cimetières. Les Japonais brûlent, ou enterrent leurs morts, suivant la secte bouddhique à laquelle ils appartiennent. Les shintoïstes enterrent toujours.

A l’intention de ceux qui emploient la crémation, il existe, sur un point de la banlieue de Tokio, un four crématoire pour les riches, et le bûcher de sapin pour les pauvres. Le cadavre réduit en cendres, les cendres sont recueillies dans une urne et enterrées.

Les tombes se ressemblent toutes : un soubassement en pierre supportant une petite colonne carrée sur les quatre faces de laquelle sont gravées toutes sortes de maximes bouddhiques avec le nom posthume du défunt. Les shintoïstes pauvres se contentent d’un piquet de bois dégrossi sur les quatre faces, et entouré de bambous supportant des banderoles de paille et de papier, symbole du shintô.

Les tombes ne sont pas négligées, au contraire ; elles sont toujours ornées de fleurs, et, au mois de juillet, à l’époque du « bon » ou fête des morts, la foule se presse dans les cimetières, absolument comme on fait chez nous à la Toussaint. Il existe une croyance qui veut, qu’après la fête du bon, le 26e jour du 8e mois, la lune se lève en trois langues de feu au-dessus de l’horizon ; aussi, tout vrai bouddhiste, ce soir-là, va-t-il s’installer sur une éminence où il reste en prière jusqu’à l’apparition des trois langues de feu. Chacune, en effet, représente un bouddha qui s’élève ainsi au-dessus de la terre et disparaît presque aussitôt, alors que les trois langues de feu se réunissent pour former la lune.

Les Japonais qui suivent les enseignements du bonze dissident, Nichiren, et qui font partie de la secte du Hokkekio, ont une coutume d’une poésie vraiment naïve et délicieusement idéale : celui qui a parcouru assez longtemps les routes du Japon n’a pas été sans rencontrer, dans la campagne, une pièce de coton suspendue aux quatre coins à des bambous enfoncés en terre près d’une mare, d’un ruisseau. Derrière cette pièce de coton, se trouve une planchette avec quelques caractères, généralement les caractères Namu miô hô ren ge kiô qui veulent dire à peu près : Gloire au lotus de la bonne loi. Enfin une sorte de gobelet en bois, avec un long manche, repose sur l’étoffe. Dans le creux des quatre bambous, souvent, on trouve des fleurs qu’une main pieuse renouvelle. A première vue un Européen ne comprend pas ; mais voici l’explication qui m’a été donnée : sur l’étoffe de coton est inscrit le nom d’un défunt ; alors le passant pieux, après avoir joint les mains et prié quelques instants, prend le gobelet et répand de l’eau sur l’étoffe ; il attend que toute l’eau ait traversé l’étoffe avant de poursuivre son chemin ; puis il salue et repart. Cette petite cérémonie est appelée Nagare Kanjô, la prière de l’eau courante.