L’Empereur lui-même vit dans un palais japonais, somptueusement décoré, que j’ai pu visiter comme on venait de l’achever, mais alors que l’Empereur n’en avait pas encore pris possession. A côté, le palais européen est utilisé pour les réceptions à l’européenne.
Au reste, tous les fonctionnaires et tous les officiers, le soir venu, se hâtent de se dévêtir de leurs redingotes ou uniformes et d’endosser le costume national.
Bien que le foyer n’existe pas au Japon dans le sens où nous l’entendons, il ne faudrait pas croire, cependant, que toute intimité est inconnue dans la famille japonaise. Pendant les soirées d’hiver, quand les to sont bien fermés et que le braséro ou hibatchi réchauffe tant bien que mal les mains gelées, les petits enfants, en compagnie de leurs parents, réunis autour des charbons tout rouges, écoutent avidement les histoires et les contes de fées que la grand-mère leur raconte. Car le folklore japonais abonde en histoires tout aussi jolies que les contes de Perrault. Elles font défiler Momotaro, le jeune héros sorti d’une pêche, qu’une vieille femme trouve dans la rivière en lavant son linge, et qui devient riche et puissant ; le vieillard qui fait fleurir les arbres morts, grâce au génie de son chien tué méchamment par un voisin jaloux ; le miroir de Matsuyama, miroir qu’une jeune mère donne à sa fille en mourant, lui disant que toujours elle y verra son image ; et la jeune fille, si semblable à sa mère, croit effectivement y voir l’image de la chère disparue ; la bataille du singe et du crabe ; le moineau qui a la langue coupée ; le vieillard et les démons, et tant d’autres contes ! La grand-mère (o ba san) charme son auditoire, et les petits enfants ouvrent tout grands les yeux et les oreilles pour mieux comprendre ces choses merveilleuses. Les vieilles histoires venues de l’Inde et de la Chine, les faits célèbres, les exploits de Yamato dakenomikoto et des guerriers des âges lointains, font aussi les frais de ces soirées familiales, ainsi que les méfaits du renard qui peut se changer en femme pour tromper les hommes et réciproquement ; le renard (Kitsune), voilà peut-être l’animal le plus craint au Japon à cause de ses métamorphoses. Aussi le soir ferme-t-on bien les to pour que maître Kitsune ne vienne pas faire de mauvaises farces dans la maison.
Vient l’âge du mariage (le Japonais se marie jeune), il faut trouver une femme pour le fils et un mari pour la fille. Généralement, les familles s’entendent bien longtemps auparavant, ce qui simplifie les recherches. Quand on est tombé d’accord, un certain nombre d’amis du fiancé et autant d’amies de la fiancée sont désignés pour faire les préparatifs et décider de la cérémonie, puis on choisit un jour heureux pour la première entrevue des fiancés, et on fixe le jour du mariage. Alors le fiancé envoie à sa fiancée des présents en conformité avec sa situation de fortune et ces présents la fiancée les offre à ses parents en gage de remerciements, avant de quitter pour toujours leur demeure où elle a passé sa jeunesse au milieu des soins dévoués. Les parents fournissent le trousseau et les objets du ménage, comme cela se passe d’ailleurs en Chine.
Quant à la cérémonie du mariage, elle est célébrée soit en famille, soit dans un restaurant choisi. J’ai eu l’occasion, arrivant dans un restaurant à Osaka, d’être invité fort aimablement par le propriétaire, au mariage de sa fille, et j’ai donc assisté à toute la cérémonie ; la fiancée a sur la tête un long voile blanc, et elle est accompagnée par deux amies qui la conduisent dans la salle où la cérémonie doit avoir lieu. Là, le fiancé se trouve déjà, assis au milieu de ses parents et amis. Dans le centre de la pièce, est placée une table en laque d’or, magnifiquement décorée, et supportant un sapin, un prunier en fleur, une grue et une tortue, qui sont les emblèmes : le sapin, de la force du mari ; le prunier, de la grâce de la femme ; la grue et la tortue, d’une vie heureuse et longue. Sur une petite table, à côté, une coupe et une bouteille de sake. Après quelques cérémonies, les amies de la jeune fille, agissant comme demoiselles d’honneur, font approcher les deux fiancés près de la table en laque et leur offrent la coupe pleine où chacun, se tenant par la main, boit à son tour. C’est par cet acte de boire dans la même coupe que le mariage est consacré.
Alors les invités arrivent pour les félicitations, puis tout le monde s’assied et prend part au festin. Je me rappellerai toujours avec plaisir cette cérémonie où j’ai été si gracieusement invité et traité d’une manière on ne peut plus aimable.
Il va sans dire que l’état civil existant actuellement au Japon, le mariage doit être déclaré à la mairie. Le revers de la médaille est la facilité avec laquelle on divorce ; il existe bien de nouvelles lois à ce sujet, mais les mœurs restent les plus fortes et le chiffre des divorces est encore considérable.
Si, dans l’intimité et en famille, le Japonais est assez généralement gai et libre, dans le monde, il est toujours réservé et cérémonieux. Dans leurs visites, dans leurs entretiens les Japonais sont toujours froids et corrects, ils ont néanmoins une sorte de sourire permanent sur les lèvres ; s’ils sont dans l’affliction par suite de la perte d’une femme ou d’un enfant, ils ont le même sourire ; on les a habitués dès l’enfance à ne laisser rien paraître de leur joie ou de leur douleur.
Souvent les femmes reçoivent leurs amies, et les hommes les leurs, vers quatre ou cinq heures de l’après-midi pour boire l’usu cha et causer, en fumant quelques pipes. L’usu cha est une sorte de thé en poudre, et, pour le préparer il y a tout un cérémonial ; il faut, d’abord, des tasses en terre spéciale, très estimée au Japon, généralement grises et biscornues ; sont aussi nécessaires une foule de petits instruments dont chacun est destiné à un usage spécial ; il faut savoir prendre l’eau chaude dans la bouilloire, la verser d’une manière particulière, et enfin il faut recevoir la tasse, des mains de celui qui vous la présente, avec une certaine position des mains à la hauteur de la tête, boire religieusement et rendre la tasse suivant les rites. Et tout cela se fait très sérieusement, sans que le visage trahisse la moindre envie de rire.
Les hommes, souvent aussi, s’invitent à un banquet dans un restaurant à la mode ; alors c’est tout différent. Les invités, après avoir bu le sake, servi par de jeunes artistes musiciennes et danseuses, sont invités à se mettre à l’aise, et la soirée s’achève gaiement, après qu’on a admiré les danses nouvelles et les morceaux les plus choisis du répertoire. Les hommes seuls se réunissent ainsi ; jamais les femmes ne sont admises à ces banquets. La musique japonaise, pour nos oreilles, est quelque chose d’atroce ; il n’y a dans ces sons rien de ce que nous appelons un son musical, un rythme : c’est une complainte assez semblable aux cris de plusieurs chats. Il existe pourtant, actuellement, des troupes de musiciens à l’européenne, mais on sent qu’ils exécutent mécaniquement leurs notes et qu’ils ne sentent pas, ne comprennent pas notre art musical.