L’enfant, à sa naissance, n’est jamais emmailloté et aucun genre d’empaquètement ne l’empêche de se développer librement. Le trente et unième jour pour les garçons et le trentième jour pour les filles on le portait autrefois au temple pour lui donner un nom que la prêtresse préposée au temple choisissait ; aujourd’hui l’enfant est déclaré, dès sa naissance, à la mairie de son quartier ou de la commune comme en Europe, et on ne lui donne qu’un nom, alors que, dans les temps anciens et même à une époque encore peu éloignée, on lui en choisissait plusieurs : il en changeait même assez souvent.
L’enfant, au Japon, est excessivement gâté, on le laisse faire ce qu’il veut ; jamais on ne le réprimande et surtout jamais on ne le bat ; on lui passe toutes ses fantaisies, on le bourre de friandises et de sucreries. Mais, dès sa jeunesse, on lui inculque le mépris de la mort, l’amour du Pays et de l’Empereur ; on lui enseigne à être très poli et déférent vis-à-vis des personnes âgées et des supérieurs. Vers l’âge de sept ans, tous, garçons et filles, vont à l’école primaire où ils apprennent les alphabets et quelques caractères, un peu de géographie et d’arithmétique. Ceux qui veulent faire des études complètes sont obligés, d’abord de se mettre en mémoire un certain nombre de caractères chinois sans lesquels ils ne pourraient acquérir aucune instruction sérieuse. C’est là, évidemment, pour eux, du temps à peu près perdu, pas tout à fait cependant puisque, en même temps que les caractères, ils apprennent l’histoire et la littérature ancienne de leur pays.
Les fêtes spéciales aux enfants sont nombreuses au Japon, et les deux plus importantes méritent une description spéciale : elles s’appellent, pour les filles, la fête de Hina no sekku ou Hina no matsuri, elle a lieu le troisième jour du troisième mois. Celle des garçons se nomme Go gatsu no sekku, elle est célébrée le cinquième jour du cinquième mois.
La première de ces fêtes est spécialement réservée aux filles et c’est pour elles le grand jour de réjouissance de l’année. Les Européens l’ont surnommée la fête des poupées, parce que, ce jour-là, chaque famille expose les poupées accumulées et conservées pendant plusieurs générations. Quelques jours avant la fête on peut voir, dans les magasins, des collections de gentilles poupées hautes de vingt à cinquante centimètres, habillées plus ou moins richement ; chaque famille qui a eu une fille dans l’année achète une paire de poupées pour donner, comme jouet, à l’enfant. La petite Japonaise a toujours grand soin des poupées achetées le jour de la fête de Hinasama, et, lorsqu’elle est grande, et qu’elle se marie, ses poupées la suivent dans sa nouvelle demeure ; elle les donne à ses filles et ajoute encore à la collection chaque fois qu’une fille lui naît. Le troisième jour du troisième mois toutes les poupées de la famille sont exposées dans la belle chambre à la vue de tout le monde. Ces poupées sont faites de bois ; elles représentent l’Empereur et l’Impératrice ; les anciens nobles de Kioto ou Kuge, avec leurs femmes et leurs filles ; les musiciens de la cour que l’on a soin de représenter chacun avec son instrument. Quelquefois aussi ces poupées figurent des Kami (dieux shintoïstes) ou des personnages mythologiques et historiques. Mais on ne se contente pas de mettre en ligne ces hauts dignitaires et ces personnages sacrés ; on a soin de les entourer de tous les objets nécessaires à la vie quotidienne : petites tables en laque, petits ustensiles de ménage, bols, tasses, coffres de voyage, etc…, le tout proportionné à la taille des poupées. Puis on offre le vin de riz, le riz et le poisson sec (katsuobushi) à l’Empereur et à l’Impératrice, et les jeunes filles de la maison, avec la mère et les amies, se livrent à la joie et aux plaisirs de cette fête.
Le cinquième jour du cinquième mois est le grand jour pour les garçons. Ici nous sommes dans tout l’attirail de la guerre. En effet, quelque temps avant le cinq du mois, les boutiques de la ville exhibent force effigies et images en bois de demi-dieux et de héros couverts d’armures brillantes, généraux et soldats de l’antiquité ; guerriers qui se sont couverts de gloire, notamment Taiko Sama et Katô Kiyomasa ; il y en a à pied, il y en a montés sur des chevaux brillamment caparaçonnés ; la couleur rouge domine dans les drapeaux et oriflammes suspendus à profusion à travers les toits des maisons. Enfin des lances, des arcs et des flèches, des sabres sont rangés sur des râteliers spéciaux et alignés aux devantures des magasins. Chaque famille où il est né un fils fait l’acquisition de guerriers et d’armes, de sorte que, dans certaines familles, le jour de la fête, l’exposition a peine à tenir dans une chambre.
En dehors de l’exposition, chaque famille où il est né un fils dans l’année, fait flotter au bout d’un long bambou, à l’extérieur, par-dessus le toit, un immense poisson en papier gonflé ; aussi peut-on voir, tous les ans, le cinquième jour du cinquième mois, une quantité innombrable d’énormes poissons en papier, flottant au gré du vent par-dessus les maisons. C’est fort original. Le poisson représenté est la carpe (Koi) qui est supposée, par les Japonais, remonter les torrents avec facilité, et qui signifie que chaque homme doit tout surmonter et résister au courant de la vie.
La maison japonaise n’est pas une maison ; c’est un toit, un toit ouvert aux quatre vents, sans murs, avec quatre poutres pour le soutenir. La seule fermeture est représentée par les to, sortes de portes glissant dans des rainures, et que l’on ferme, le soir, quand la famille se livre au repos. Entre ces portes et les coulisses en papier qui entourent et ferment la chambre, il y a une petite vérandah d’environ un mètre de large. Dans la chambre, rien : aucun meuble, aucun siège. Seulement, par terre, des nattes fines, très épaisses sur lesquelles on s’assied les jambes repliées sous soi ; ainsi on mange, on cause, on fume autour d’un brasero où brûle du charbon de bois. Pour les repas, la servante (ou la femme dans les ménages populaires) apporte de petites tables laquées sur lesquelles repose tout le repas : soupe, poisson, légumes, plus un grand seau en bois blanc très propre où est le riz chaud, dont chacun prend dans un bol autant qu’il en désire. Le riz, c’est notre pain.
Les Japonais absorbent généralement trois repas par jour ; en se levant ils font un bon repas, et ne se contentent pas, comme nous, d’une tasse de café ; puis ils mangent à midi et le soir ; c’est le repas de midi qui est le moins copieux ; le soir, souvent, ils prennent un peu de sake ou vin de riz.
C’est le soir, après dîner, que les Japonais vont au bain. Aller, après avoir bien mangé, se plonger dans une cuve d’eau bouillante à 40° et même 45°, est une coutume qui a toujours stupéfait les Européens qui ont habité le Japon. Les familles aisées ont toutes une cuve chez elles ; quant au peuple, comme je l’ai déjà dit, il va aux bains publics ; puis les Japonais, rouges comme des écrevisses, se préparent pour la nuit. On sort de l’armoire, dissimulée dans un côté des cloisons, les gros matelas appelés fouton, et on les étend par terre sur les nattes. Tout le monde couche ainsi sans drap, avec, comme chemise de nuit, un simple Kimono de coton. Il m’est arrivé bien souvent, à la chasse ou en voyage, de passer ainsi la nuit.
Il existe aujourd’hui à Tokio des maisons à l’européenne, édifiées par les hauts personnages et par quelques Japonais fortunés ; mais cependant, à côté de ces maisons, et communiquant avec elles, la maison japonaise existe, et c’est dans la maison japonaise qu’on vit. La maison européenne sert de temps en temps lorsqu’il faut accueillir des étrangers, ou lorsqu’on veut se donner le luxe d’une réception à l’européenne.