«Mon oncle m'a écouté avec le plus grand sang-froid; pas la moindre question qui annonçât du doute ou de l'intérêt. J'ai cru du moins qu'il alloit me faire quelques objections; aucune: il s'est contenté de me prier de ne plus vous écrire sans son consentement. Je n'ai pas voulu promettre. «Du moins, m'a-t-il dit, vous m'accorderez bien quatre jours; je vous les demande comme une grace». J'ai consenti. Depuis il n'a cessé de me donner des marques de son amitié; mais il ne m'a point parlé de vous. J'ai su qu'il s'est entretenu long-temps avec M. de Florvel, et plus encore avec M. de Nangis, qu'il aime beaucoup, parce qu'il a été mon tuteur, et qu'il pourroit encore le devenir: ce sont ses expressions.

«Aujourd'hui il m'a demandé si je vous avois écrit.—«Vous savez bien, monsieur, que je vous ai accordé quatre jours». Il a souri de l'humeur qui perçoit dans ma réponse. «Eh bien! m'a-t-il dit, je vous prie d'engager de ma part M. de Téligny à venir demain dîner avec vous; vous le préviendrez que nous ne serons que nous trois». Je vous envoie l'invitation, mon cher Frédéric; et si votre joie est égale à la mienne, vous êtes en ce moment le plus heureux des hommes. Demain je vous verrai chez mon oncle: vous lui plairez, j'en suis sûr; vous l'aimerez aussi. Puisqu'il vous ouvre sa maison, qu'il observe lui-même que nous ne serons qu'entre nous.... Si je vous faisois part de toutes mes pensées, ma lettre ne vous parviendroit pas aujourd'hui. Livrez-vous aux vôtres, et vous connoîtrez celles qui occupent votre Adèle.»

Je n'ai jamais eu plus de plaisir et moins d'amour-propre qu'en recevant cette lettre: la certitude d'être admis chez M. de Saint-Alban comme époux futur de sa nièce me combloit de joie; mais la crainte de ne pas répondre à l'idée qu'Adèle lui avoit donnée de moi la tempéroit beaucoup; peut-être sans cela aurois-je manqué de forces pour la supporter. La joie trouble l'esprit, la crainte l'anéantit; je m'en apperçus; car je me surpris plusieurs fois arrangeant ce que je dirois, comme si je devois faire une harangue, et concertant mes réponses comme si l'on m'eût communiqué d'avance les questions qu'on m'adresseroit. Il m'arriva ce qui arrive en pareille circonstance à tout le monde; c'est que rien de ce que j'avois préparé ne me servit, et ce fut un très-grand bonheur. Les plus sots sont toujours ceux qui n'ont que de l'esprit d'apprêt. Adèle étoit présente lorsque l'on m'annonça: en la voyant j'oubliai tout, jusqu'à la présence de M. de Saint-Alban; et sans oser me livrer aux transports que sa vue m'inspiroit, sans pouvoir lui adresser une seule parole, je m'arrêtai pour la considérer. Combien les malheurs qu'elle avoit éprouvés depuis notre séparation avoient ajouté à ses charmes et à l'intérêt qu'elle m'inspiroit! je contemplois à la fois et avec extase l'élève de M. Durmer, la victime de M. de Miralbe, la protégée de M. de Saint-Alban, la plus jolie de toutes les femmes, et l'épouse adorée qui m'étoit destinée.

Mon immobilité tenoit à trop de passions pour me donner l'air stupide; M. de Saint-Alban, loin de mal en augurer, eut la bonté de prévenir les remerciemens que je lui devois, et la complaisance d'entamer la conversation par le chagrin que j'avois éprouvé en apprenant la conduite qu'on avoit tenue avec sa nièce. C'étoit me donner beau jeu; aussi passai-je subitement d'une insensibilité apparente à l'explosion des sentimens qui m'agitoient. Sans effort, notre entretien devint aussi intéressant que le sujet que nous traitions; et, avant de nous mettre à table, il régnoit entre nous un ton de confiance qui auroit étonné quiconque en eût été témoin, avec la certitude que, nous voyant pour la première fois, nous avions tous les deux formé le projet d'être sur la réserve: mais nous parlions d'Adèle, et elle étoit présente.

Quand nous fûmes rentrés dans le salon, il m'entretint de mes parens, et m'offrit avec beaucoup de grace tous les services qui dépendraient de lui. «Ceci est pour vous, me dit-il; maintenant, parlons de moi. J'ai grande envie de marier Adèle, et plus d'envie encore de ne jamais m'en séparer: croyez-vous que la condition de demeurer avec moi ne soit point un obstacle aux projets que j'ai formés pour elle»? On croira sans peine que je n'hésitai point à assurer que cette condition seroit un bonheur de plus pour quiconque osoit aspirer à la main de mademoiselle de Miralbe. «Eh bien! me répondit-il, dès ce moment ma maison vous est ouverte. J'ai des torts à réparer; et quoique ma nièce m'ait plusieurs fois répété qu'elle les avoit oubliés, je suis persuadé qu'avec votre secours je la forcerai du moins à ne jamais se les rappeler sans plaisir». Adèle se chargea de notre réponse, et la fit avec tant de sensibilité, que ce vieillard convint qu'il lui avoit une obligation dont il ne pourroit jamais s'acquitter; c'étoit de lui avoir fait faire connoissance avec son cœur: «un peu tard, il est vrai, disoit-il avec gaieté; mais ce n'est pas sa faute.»

«Je connois les secrets de votre famille, ajouta M. de Saint-Alban: ils sont l'effet du malheur; on peut les réparer. Vous connoissez aussi ceux de la famille d'Adèle: ils reposent sur le crime; il faut les punir. M. de Miralbe est un abominable homme, dangereux pour tous ceux qui sont sous sa dépendance. Heureusement il est sous la mienne, et je compte lever tous les obstacles qu'il m'opposera, à l'aide de l'espoir de mon héritage, qu'il n'aura jamais. Celui qui ne calcule que son intérêt doit être sacrifié aux pieds de l'idole auquel il a tout immolé. La crainte d'une rupture avec moi le rendra souple à mes volontés; mais pour ne pas nous exposer à mille tracasseries, je vous conseille de ne venir chez moi que rarement, jusqu'au jour où vous serez en possession du nom qui vous appartient. Vous sentez qu'avant cette époque je ne peux prononcer le mot de mariage; et comme il entre dans mes vues qu'il soit aussitôt fait que proposé, la contrainte que je vous impose trouvera bientôt sa récompense. Écrivez à M. et à madame de Montluc de se rendre à Paris; j'attends de votre complaisance que vous voudrez bien me présenter à eux: le reste me regarde. Ils trouveront tout ici disposé selon leurs vues et les vôtres.

Je promis à M. de Saint-Alban de lui obéir en tout, et je tins parole, excepté que je lui rendois des visites plus fréquentes que je ne le trouvois moi-même raisonnable dans les circonstances où nous étions; mais il étoit trop difficile de me priver de voir Adèle, quand tout s'unissoit pour me tenter. Florvel, son épouse et M. de Nangis étoient devenus la société intime de M. de Saint-Alban; ils formoient aussi la mienne, et je ne pouvois apprendre qu'ils alloient à Versailles sans céder au désir de les accompagner. Nous étions si bien d'accord quand nous nous trouvions réunis! L'oncle de mademoiselle de Miralbe oublioit avec nous le rôle de courtisan pour ne laisser voir que l'homme aimable, sensible et généreux; il ne nous cachoit pas ses regrets d'avoir vieilli en cherchant sans cesse le bonheur hors de lui. Il faisoit des projets; et si l'illusion, naturelle aux hommes, l'empêchoit d'appercevoir que ses desirs et sa vieillesse ne s'accordoient point, notre amitié nous privoit également de la faculté d'y réfléchir. Quoiqu'il eût près de soixante et dix ans, il calculoit l'avenir comme nous; malgré notre jeunesse, nous comptions comme lui. Puisque la mort n'a point d'âge, l'espérance de la vie ne peut avoir de bornes.

Henri de Miralbe venoit aussi souvent chez son oncle; mais il n'étoit jamais de nos petits comités: il aimoit trop les plaisirs bruyans pour en chercher au milieu de nous; et la crainte de paroître faire sa cour l'éloignoit de tout ce qui auroit pu lui donner l'apparence d'une complaisance servile. La société nombreuse convenoit mieux à son genre d'esprit; il y brilloit. C'étoit aussi les jours où l'on recevoit du monde, qu'Adèle avoit soin d'inviter son frère. Dans l'appréhension de rencontrer son fils, M. de Miralbe ne venoit guère que le matin: ainsi la haine qui existoit entre eux me sauva l'embarras de me trouver avec lui avant l'époque fixée par M. de Saint-Alban.

Cette époque arriva. M. et madame de Montluc eurent la bonté de se rendre à mon invitation; ils vinrent à Paris, descendirent chez moi. Le mari par ses connoissances et son aménité, l'épouse par sa douceur obligeante, réussirent auprès de l'oncle d'Adèle; il étoit fait pour apprécier leur mérite. La reconnoissance que ce couple respectable portoit à la mémoire de madame de Sponasi, l'amitié dont nous nous étions donné des preuves, les avantages réciproques que nous trouvions dans l'union de nos sentimens et de nos intérêts, valoient bien les droits de la nature; et si nous faisions illusion à ceux qui nous entouroient, c'est que nos cœurs nous trompoient nous-mêmes. M. de Saint-Alban nous avoit servis avec tant de chaleur, qu'en moins de huit jours je fus en possession des titres nécessaires pour prendre le nom de Montluc; tout ce que la faveur peut ajouter aux formalités des lois me fut prodigué plutôt qu'accordé. Sans autre ambition que celle que m'inspira l'amour, je parvins au-delà de ce que je devois prétendre: mais je puis affirmer avec vérité que je n'éprouvai pas le moindre mouvement de vanité; la certitude d'épouser mademoiselle de Miralbe ne laissoit pas en moi de place à un sentiment si petit. Qu'elle fût toujours restée Adèle, et jamais, jamais je n'aurois desiré être autre que Frédéric.