[CHAPITRE XLVIII.]

Contrat de mariage et testament.

M. de Saint-Alban fixa le jour où il devoit proposer notre union à M. de Miralbe, en convenant lui-même que jamais affaire ne lui avoit paru aussi embarrassante à traiter. «Non pas, disoit-il, que je ne sois sûr de réussir. Si mon neveu osoit me résister ouvertement, je l'accablerois à la fois de la preuve de ses crimes, de mon indignation et de mon crédit; mais je voudrois éviter l'éclat. Je m'attends à bien des objections, à mille petits moyens détournés qui révolteront ma patience; je songerai qu'il s'agit du bonheur de ma chère Adèle, et je tâcherai de me contraindre.»

M. de Miralbe, qui sans doute payoit quelques domestiques de son oncle pour être instruit de ses actions, n'ignoroit pas mes visites fréquentes chez lui: aussi ne parut-il surpris de la proposition de M. de Saint-Alban qu'autant qu'il le falloit pour donner plus de prix à son consentement. Il se défendit de marier sa fille par l'impossibilité où il se trouvoit de lui compter l'argent qui provenoit de sa tutelle, prétextant avoir placé depuis peu des fonds considérables dans une entreprise excellente, mais qui ne devoit rien rendre avant trois ans. M. de Saint-Alban leva cette difficulté en mon nom, en assurant que je consentirois volontiers à attendre jusqu'à cette époque, et même plus long-temps si cela étoit nécessaire. Afin de ne pas lui donner d'ombrage sur sa générosité envers mademoiselle de Miralbe, il le prévint qu'il se trouvoit lui-même assez gêné pour ne pas agir avec elle comme il se l'étoit promis, et qu'il regrettoit de borner à cent mille livres le présent qu'il vouloit lui faire. «Mais, ajouta-t-il, elle n'y perdra rien, puisque mes biens doivent vous appartenir un jour, et je vous charge de la dédommager du tort que je lui fais malgré moi». Soit que cette assurance rendît M. de Miralbe docile, soit qu'il eût d'avance calculé le danger de s'opposer à une volonté décidée de celui dont il convoitoit l'héritage, il céda avec grace, ne quitta son oncle qu'après avoir fait mille caresses à Adèle, et pris jour pour recevoir la visite de M. et de madame de Montluc.

Ils se rendirent effectivement chez lui, et lui demandèrent sa fille, suivant les formes usitées alors. Ils furent accueillis avec les plus grandes démonstrations d'amitié, reçurent mille félicitations sur le bonheur d'avoir retrouvé un fils digne d'eux; félicitations qui lui furent reportées, à l'égard d'Adèle, avec plus de justice et sans doute aussi plus de sincérité. M. de Montluc, qui paroissoit posséder toute ma fortune, parla des avantages qu'il se proposoit de me faire. M. de Miralbe, soulagé de pouvoir du moins exhaler sa haine contre quelqu'un, jura que jamais Henri ne rentreroit en grace auprès de lui, et que tous ses biens appartiendroient à celui de ses enfans dont il n'avoit qu'à se louer; mais il s'abstint d'entrer dans aucun détail, en observant qu'il avoit promis à M. de Saint-Alban de lui céder la satisfaction de veiller aux intérêts de mademoiselle de Miralbe.

Cette visite faite et rendue, il me fut permis de voir Adèle tous les jours, de lui parler de ma joie, de lire dans ses regards les mouvemens de la sienne. La certitude d'être unis étoit pour nous un état de félicité et de surprise: nous eussions été trop à plaindre d'en douter un seul instant, et cependant nous ne pouvions le croire. Ce mélange d'inquiétudes sans motif, d'assurance si voisine de la crainte, ne peut se concevoir que par ceux que l'amour et l'espoir ont long-temps agités. Hélas! nous nous étions déjà vus si près du bonheur, un événement si imprévu nous en avoit déjà éloignés avec tant de violence, que nous n'osions qu'en tremblant nous confier aux présages heureux qui nous entouroient. Combien de fois ne regrettâmes-nous pas le sort de ceux qui ne portent à l'autel qu'un cœur brûlant de desirs! Mais quand on a de la fortune, il faut des contrats; ce qui souvent demande plus de temps que les amans ne voudroient en accorder.

Enfin la minute du mariage de nos biens fut arrêtée par M. de Saint-Alban; lui et M. de Montluc approuvèrent le compte que le père de mademoiselle de Miralbe rendit de sa tutelle: ils stipulèrent les époques de paiement; en un mot, ils prirent d'un côté comme de l'autre toutes les précautions que l'intérêt et la méfiance déguisent sous les noms les plus honnêtes. Le notaire fut chargé d'apporter son acte le lendemain. Nous devions tous souper chez M. de Saint-Alban, et signer. Mes amis, ceux d'Adèle, nos parens, nous félicitoient et se félicitoient avec plus ou moins de franchise. Philippe, l'excellent Philippe, jouissoit de son ouvrage, de mon bonheur et de ses sacrifices. Comme il m'embrassa de bon cœur la veille de ce jour si long-temps desiré!

Mon imagination étoit trop exaltée pour que le sommeil pût un moment en suspendre l'activité! Levé de bonne heure, je me proposois de me rendre le plutôt possible à Versailles, quand je reçus ce billet d'Adèle:

«Mon oncle a passé une nuit terrible. Les médecins prétendent que c'est une attaque d'apoplexie. À chaque instant il perd connaissance, et paroît sur-tout souffrir horriblement de ne pouvoir parler. Je ne sais qui a averti M. de Miralbe, il est arrivé ce matin à six heures. Il m'a recommandé, avec beaucoup de douceur, de retirer les invitations faites pour aujourd'hui. Je viens d'en charger le secrétaire de mon oncle. Je n'écris qu'à vous et à Henri, et je retourne servir mon protecteur. Adieu, mon cher Frédéric. Venez voir M. de Saint-Alban: si le ciel permet que son état s'améliore, son amitié sera flattée des témoignages de la vôtre. Je croyois avoir épuisé la coupe du malheur; j'ignorois celui de trembler pour les jours d'un être aussi cher. Adieu, mon ami.»

Je partis presque aussitôt pour Versailles, accompagné de M. et de madame de Montluc: nous gardâmes en route le plus profond silence; nous craignions réciproquement de nous communiquer nos alarmes et nos soupçons. En arrivant, nous demandâmes des nouvelles de M. de Saint-Alban; elles étoient toujours telles qu'Adèle me les avoit données. M. de Miralbe vint nous recevoir, et ne demeura avec nous qu'un moment, en s'excusant sur les soins que l'état de son oncle exigeoit. Il étoit pâle; son regard n'avoit point d'assurance: Dieu seul connoît le sentiment qui l'agitoit alors. Nous restâmes dans l'espérance de voir sa fille, mais sans oser la faire avertir: les occupations auxquelles elle se livroit étoient si sacrées, que l'amour même se fût reproché de l'en distraire. M. de Nangis, Florvel et son épouse arrivèrent quelque temps après nous: nous passâmes quatre heures ensemble, sans voir d'autres individus que les médecins, qui ne conservoient point d'espérance, et quelques valets dont la fonction paroissoit bien plus être de nous observer, de nous empêcher de parler, que de répondre au désir que nous avions de connoître à chaque instant l'état du malade. Adèle passa par hasard dans le salon où nous étions, et parut surprise de nous voir. Sans doute on lui avoit laissé ignorer la présence de tous ses amis. Sa figure, toujours si expressive, auroit pu servir de modèle pour peindre la douleur. Elle nous raconta, dans le plus grand détail, l'attaque terrible qu'avoit éprouvée son oncle; et quoique tous ses discours annonçassent assez qu'elle n'avoit aucun espoir de le voir se rétablir, elle nous interrogeoit de manière à nous forcer de lui en donner. Bientôt elle nous quitta pour retourner auprès de M. de Saint-Alban: son inquiétude lorsqu'elle ne le voyoit pas, égaloit seule les angoisses qui la déchiroient à chaque crise dont elle étoit témoin.