Ne pouvant tous rester plus long-temps chez M. de Saint-Alban, nous acceptâmes l'offre que nous fit M. de Nangis de nous réunir à l'appartement qu'il avoit à Versailles, et de laisser un de nos domestiques chez le malade, pour venir d'heure en heure nous donner de ses nouvelles. Elles s'écoulèrent avec bien de la lenteur, et sans apporter un seul rayon d'espérance. À minuit nous apprîmes que le protecteur d'Adèle avoit cessé d'exister. Lecteurs, représentez-vous dans quel abîme de malheurs cette affreuse nouvelle pouvoit de nouveau me plonger, et jugez de la tristesse avec laquelle je la reçus.

La première punition de ceux qui ont des torts graves à se reprocher, est de se voir sans cesse soupçonnés des crimes dont peut-être ils sont innocens. Je pensai (et je ne fus pas le seul) que la mort de M. de Saint-Alban arrivoit dans une circonstance si favorable à M. de Miralbe, que, malgré sa douleur apparente, il étoit difficile d'ajouter foi à ses regrets, et plus difficile encore de le croire exempt de reproche. Du premier instant où l'état de son oncle avoit paru désespéré, il s'étoit établi en maître dans sa maison; le titre de son plus proche héritier lui en donnoit le droit: la nécessité de veiller sur un être qu'il disoit lui être cher, lui servoit de prétexte; l'intérêt étoit son motif.

Adèle, toute occupée de ses alarmes et des soins qu'elle rendoit à M. de Saint-Alban, oublioit, pour ainsi dire, qu'elle vivoit avec son père; mais à peine son protecteur eut-il fermé les yeux, que ses idées se reportèrent sur elle-même, et l'avenir la fit trembler. Retourner dans la maison de M. de Miralbe, où madame de Valmont demeuroit toujours, lui parut le comble du malheur. Entraînée par la crainte plutôt que décidée par ses réflexions, elle se disposoit à chercher un asyle auprès de son frère, quand madame de Morvel vint à son secours. Au risque de se compromettre dans une circonstance aussi délicate, elle la conduisit à Paris dans un couvent, lui faisant écrire à M. de Miralbe une lettre qui ne devoit lui être remise qu'après son départ. Dans cette lettre, Adèle disoit qu'il lui avoit été impossible de rester dans des lieux où tout lui retraçoit la perte qu'elle venoit de faire; que présumant que son père seroit obligé de demeurer encore quelques jours à Versailles, et ne voulant pas ajouter à tous les détails qui alloient l'occuper, celui de choisir une résidence, elle avoit pris le parti de chercher une retraite dans un lieu qui mériteroit son approbation; que là elle attendroit ses ordres, mais qu'elle espéroit de sa bonté qu'il voudroit bien lui laisser consacrer à la solitude les premiers momens de sa douleur. Elle s'excusoit de ne l'avoir pas consulté, sur les ménagemens qu'elle avoit cru devoir aux regrets auxquels lui-même étoit en proie; regrets que sa présence n'auroit fait qu'augmenter. On sent qu'une lettre pareille ne pouvoit qu'adoucir la démarche d'Adèle, et non la faire approuver; mais elle n'en demandoit pas davantage.

Elle avoit prié madame de Florvel de me consoler, de me conjurer de ne pas l'abandonner, en un mot de consulter avec son frère et ses amis s'il n'étoit aucun moyen de la soustraire au plus cruel de tous les hommes, protestant que la mort lui paroîtroit préférable à la nécessité de rentrer sous sa domination. Son effroi étoit si grand, qu'il lui avoit suggéré l'idée de réclamer dans les tribunaux contre le titre de fille de M. de Miralbe, de lui demander la preuve de ses droits sur elle, de le poursuivre en réparation du complot dont elle avoit été la victime, de l'accabler de la déclaration faite par sa femme-de-chambre, et que M. de Saint-Alban lui-même avoit revêtue de sa signature; ce qui lui donnoit un caractère d'authenticité bien propre à frapper les esprits. Par une bizarrerie étonnante, le projet d'Adèle fermentoit aussi dans la tête de son père, mais par des motifs bien différens.

M. de Miralbe, loin de marquer le moindre mécontentement de la résolution que sa fille avoit prise, parut hautement l'approuver; mais il ne lui écrivit point. Pour savoir sur quel ton il parleroit, il attendit l'ouverture du testament de M. de Saint-Alban; et madame de Florvel, qui sans doute étoit plus instruite qu'elle ne l'avouoit, m'exhortoit à prendre patience jusqu'à ce que l'on connût les dernières volontés du protecteur d'Adèle.

Ce jour vint. M. de Nangis fut invité à titre d'exécuteur testamentaire. M. de Saint-Alban n'avoit appelé à sa succession, par égal partage, qu'Adèle et son frère. C'étoit frapper M. de Miralbe dans un endroit bien sensible. Mais ce qui mit le comble à sa fureur, fut de voir qu'il n'étoit point nommé tuteur de sa fille: au contraire, M. de Saint-Alban, en priant M. de Nangis d'accepter cette qualité, avoit ordonné que, s'il la refusoit, mademoiselle de Miralbe, par le fait même, dès l'instant, et sans être obligée de rendre compte à personne, disposeroit des biens qu'il lui léguoit. Il fut impossible à M. de Miralbe de douter qu'il n'eût été démasqué devant son oncle. Sa rage ne peut se concevoir; du même coup il perdoit l'espoir si long-temps caressé de réparer sa fortune, dont il cachoit le délabrement au public. Ce public, qui ne juge guère que par les faits, alloit sans doute scruter les motifs de son exhérédation. Son fils triomphoit: plus il l'avoit présenté comme un homme sans mœurs, plus il étoit humiliant pour lui de voir qu'il lui eût été préféré. Sa fille, en jouissant d'une fortune qu'il n'avoit pas été cru digne de gérer, devenoit presque indépendante de lui; et soustraite aux projets qu'il pouvoit former contre elle, elle alloit avant peu lui demander compte de la succession de sa mère. Le testament de M. de Saint-Alban avoit été rédigé avec tant de précautions, qu'il étoit impossible de l'attaquer victorieusement par les voies ordinaires. Il ne restoit qu'un expédient à un homme du caractère de M. de Miralbe; il osa le tenter, et mit opposition à l'exécution des dernières volontés de son oncle, jusqu'au moment où l'état de la fille qui se prétendoit être mademoiselle de Miralbe auroit été constaté.


[CHAPITRE XLIX.]

Procès.

Trois jours après, il fit paroître un mémoire destiné au public bien plus qu'aux tribunaux, manière de plaider assez en vogue dans ce temps-là. Il y peignoit Adèle comme une intrigante, élevée par un philosophe, qui l'avoit, dès l'enfance, livrée au libertinage le plus affreux, et accoutumée à tout braver pour aller à la fortune. Après avoir fait un récit aussi adroit que mensonger des moyens employés pour tromper son cœur, toujours livré au chagrin d'avoir perdu sa fille, toujours agité par l'espérance de la retrouver; après avoir embelli, s'il est possible, les charmes séducteurs d'Adèle, et blâmé la foiblesse avec laquelle il s'étoit livré lui-même à quelques apparences concertées avec trop de ruse pour qu'il pût s'en méfier, il rappeloit l'aventure de M. de Farfalette. De ce jour il conçut des soupçons; et ce qui les confirma, fut la certitude qu'il acquit depuis, que la prétendue demoiselle de Miralbe avoit dès long-temps des rapports très-intimes avec son fils. C'étoit son fils qui avoit tramé ce complot; l'événement ne prouvoit que trop la perfidie avec laquelle il avoit été conduit. Malgré le scandale de la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe, malgré qu'elle eût été surprise en rendez-vous chez la sœur de l'homme qui l'avoit pervertie dès ses plus jeunes ans, malgré qu'il fût trop notoire que ladite Adèle étoit de plus en liaison réglée avec un personnage devenu depuis peu important, et qu'on nommera lorsqu'il en sera temps (c'étoit moi), on étoit parvenu à éblouir M. de Saint-Alban. Ici se trouvoit placé un grand éloge de son oncle, dont le seul défaut fut toujours de ne pouvoir résister à un sexe qui, de tout temps, a subjugué les hommes d'ailleurs les plus estimables. Il prétendoit qu'il l'avoit plusieurs fois averti des renseignemens parvenus jusqu'à lui contre la prétendue demoiselle de Miralbe, et consulté sur les moyens de la rendre au néant dont il l'avoit tirée; mais que ce vieillard, séduit par son amour, et peut-être par les complaisances dont on berçoit sa crédulité, s'étoit emporté contre lui. Il ne lui resta donc qu'un parti à prendre, ce fut de ne pas troubler le repos d'un oncle dont le bonheur lui étoit plus cher que les richesses, et d'attendre, au risque de tout ce qui pourroit en arriver, que la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe éclairât son cœur en le déchirant. Mais habilement guidée par son fils et par l'homme qui n'a jamais cessé d'avoir un empire absolu sur ses volontés, elle calcula toutes ses actions de manière à augmenter l'aveuglement de M. de Saint-Alban, jusqu'au jour où ils furent tous certains d'un testament sans doute d'avance concerté entre eux. Au comble de leurs desirs, la mort vint les délivrer de la gêne qu'ils s'étoient imposée, et leur en payer le prix.