Dans l'entr'acte, Florvel m'observa qu'il lui étoit impossible de ne pas aller saluer ces dames et son père; il me proposa de venir avec lui. J'avois vu arriver madame de Sponasi, et je ne demandois pas mieux que d'aller me placer au balcon au-dessous de sa loge, quoique je m'exposasse à être vu de M. de Vignoral, qui étoit presque à côté; mais alors la crainte de ses observations étoit moins grande que le désir de voir sa société de plus près. Je consentis à accompagner Florvel, à condition qu'il viendroit à son tour avec moi. Proposer à un jeune homme de parcourir tous les coins d'une salle de théâtre, c'est être sûr d'avance de sa réponse.
Notre première visite fut pour le père de Florvel; j'en fus accueilli avec les politesses d'usage. Je ne pourrais apprendre aux autres ce que je ne sais pas moi-même; mais il est des choses sur lesquelles l'expérience précède la réflexion. En sortant de la loge, je dis à Florvel: «Mon ami, je suis persuadé que mademoiselle de Nangis t'aime.—Je le crois, me répondit-il d'un air inquiet; je crois plus, c'est que je l'aime aussi.»
Nous entrâmes au balcon. Madame de Sponasi m'apperçut, et me sourit avec amitié: je la saluai; Florvel en fit autant. Madame de Sponasi n'avoit répondu à mon salut que par un nouveau sourire: elle répondit à celui de Florvel par une inclination de tête plusieurs fois répétée. M. de Vignoral entra en ce moment dans sa loge: nous étions restés debout; elle nous fit signe d'approcher.
«Monsieur, dit-elle à Florvel, je félicite Frédéric sur le choix de ses amis: on vouloit me faire craindre qu'il ne devînt trop sérieux; mais en le voyant lié avec vous, je garantis qu'avant un mois on le citera dans tout Paris pour son étourderie.»
«Je crois plutôt, madame, répondit Florvel, que je lui devrai la gloire de devenir raisonnable. L'honneur qu'il a de vous connoître, les conseils de M. de Vignoral, le mettent à l'abri de ma séduction, sans me donner la même assurance contre son exemple.»
«Qu'en pensez-vous, Frédéric»? me dit madame de Sponasi.
«Moi, madame? J'ai appris ce matin que l'amabilité et la raison vont si bien ensemble, qu'il ne vous est pas permis de vouloir les séparer.»
«Vous ne vous doutez peut-être pas que c'est à moi qu'un pareil compliment s'adresse», dit madame de Sponasi en se tournant vers M. de Vignoral, qui n'avoit pas cessé de me regarder. Il soutint la conversation sur le même ton de légéreté, et me prouva, sans effort, qu'il pouvoit être aimable par tout autre part que chez lui.
«Allez, mes enfans, nous dit madame de Sponasi; vous n'êtes pas venus au spectacle pour entendre le radotage d'une vieille femme, et je vous tiens quittes de votre complaisance.»
Florvel l'assura qu'il mettroit toujours au nombre de ses momens les mieux employés, ceux où il auroit l'honneur d'être admis à lui faire la cour.—«Vraiment? s'écria-t-elle.—Vous n'en doutez pas, madame.—Je crois sérieusement qu'il devient raisonnable, me dit-elle. Je vous en fais mon compliment, Frédéric: votre entrée dans le monde date par une conversion. Messieurs, si vous n'avez pas d'engagement pour ce soir, je vous invite à souper». Nous la saluâmes, et nous retournâmes nous placer au balcon au-dessous de sa loge. M. de Vignoral y resta pendant l'acte entier. Que j'aurois voulu tenir la place qu'il avoit laissée vide! Oh! combien étoit jolie la femme qu'il négligeoit pour causer avec madame de Sponasi! Encore une fois, ce ne pouvoit être celle qu'on lui destinoit.