Quand il quitta ma protectrice, il me fit signe de venir à lui; et, me prenant par la main, il me dit qu'il vouloit me présenter aux dames avec lesquelles il étoit. Le cœur me battit bien fort.

«Je vous amène un élève de la philosophie, leur dit-il pendant que je les saluois. Si j'avois à ma disposition cent jeunes gens pareils pour prêcher les véritables principes, je pense, mesdames, que votre sexe nous disputeroit la gloire de les adopter.»

La femme à figure commune me fit un salut d'assez mauvaise grâce; la jolie me regarda en riant. Quelle physionomie piquante!

«Voici, mademoiselle, lui dit M. de Vignoral, le jeune homme dont je vous ai parlé; il a l'esprit sérieux, et j'espère que vous n'aurez qu'à vous louer de ses procédés. J'en pensois déjà beaucoup de bien; madame de Sponasi vient de m'en parler avec le plus grand éloge.»

Elle me regarda encore en riant. Je m'assis derrière elle; et chaque fois que je me hasardai à lui adresser la parole, elle se contenta de me regarder et de rire. J'avois entièrement oublié Florvel: au bout d'un quart d'heure, je le cherchai des yeux à la place ou je l'avois laissé; il n'y étoit plus. Enfin je l'apperçus aux troisièmes, tête-à-tête avec une femme dont l'ensemble, au premier coup d'œil, excitoit l'admiration: ce n'étoit ni sa figure, ni sa taille, ni ses graces, que l'on admiroit; c'étoit un art si étonnant dans sa toilette, qu'en la voyant avec Florvel, il étoit impossible de ne pas regarder cette loge comme le sanctuaire de la mode, elle pour son sexe, lui pour le sien.

À la fin de la première pièce, il vint me rejoindre, et nous sortîmes du spectacle pour nous promener.

«Quelle figure intéressante! me dit Florvel.—Et quelle taille svelte, mon ami!—Comme ses yeux expriment ce qui se passe dans son ame!—Comme elle a l'air spirituel quand elle rit!—Tu l'as vue rire, Frédéric?—Bien des fois, en me regardant.—Elle t'a regardé?—Oui, souvent.—C'est singulier. Tout le temps que j'ai causé avec madame de Folleville, j'ai cru la voir fixer les yeux sur notre loge avec une inquiétude qui m'a pénétré l'ame.—Je ne l'ai pas remarqué.—Moi, je t'en réponds. Elle souffre.—Quelle fantaisie aussi de la sacrifier par un mariage aussi ridicule!—Frédéric!—Mon ami.—En quoi donc ce mariage te paroît-il si ridicule?—En tout. Une femme vive, enjouée, jeune, riche, obligée de passer sa vie avec un homme qui ne l'aimera jamais!—Qui ne l'aimera jamais!—Non, Florvel: il n'aime que sa réputation; il est tyran, maussade dans l'intérieur de sa maison: une maxime philosophique le séduira bien plus que tous les charmes de son épouse.»

Florvel se mit à rire de toutes ses forces. «Et de qui diable me parles-tu? s'écria-t-il. Je croyois qu'il étoit question de mademoiselle de Nangis». Mon sérieux ne tint pas contre la gaieté de notre quiproquo: je parlois de l'épouse promise à M. de Vignoral, et Florvel de celle qu'il refusoit.

«Tu aimes donc mademoiselle de Nangis? lui dis-je.—Oui, vraiment.—Tu n'aimes donc plus madame de Folleville?—Si, mon ami.—Laquelle du moins préfères-tu?—J'aime plus mademoiselle de Nangis; mais je suis plus aimé de madame de Folleville.—Ainsi tu vas te brouiller avec ta famille, perdre un établissement avantageux, t'exposer à des regrets, par faiblesse.—Que ferois-tu à ma place?—Je n'hésiterois pas un instant; j'épouserois mademoiselle de Nangis.—Mais, Frédéric, figure-toi le désespoir de madame de Folleville; je te le répète, elle est capable de se perdre, de tout sacrifier, plutôt que de renoncer à moi. Ce n'est point une coquette qu'une liaison nouvelle puisse dédommager; j'ai eu le temps de la connoître, d'apprécier sa sensibilité: je la juge d'autant mieux maintenant, que je voudrais en vain me dissimuler à moi-même que je n'en suis plus amoureux. Ce qui me retient, Frédéric, ce qui retiendrait tout homme à ma place, à moins qu'il ne fût un fat, c'est la certitude d'en être aimé. Comment de sang froid plonger dans la douleur une femme dont on n'a qu'à se louer? comment voir baignés de pleurs des yeux dans lesquels on n'a apperçu jusqu'alors que la joie, le plaisir, et cette douce sérénité, compagne de l'amour heureux? Dis-moi, aurois-tu ce courage?—Non, Florvel, jamais.—Cependant renoncer à mademoiselle de Nangis, qui me promet à la fois autant de bonheur que j'en peux espérer dans le cours de ma vie; de l'esprit, des talens, un cœur ingénu et sensible, une fortune immense; refuser tout cela, et me perdre auprès de ma famille: à ma place, le ferois-tu, Frédéric?—Non, mon ami, jamais.—Quel parti prendrois-tu donc?—Je t'imiterois; je demanderois des conseils de manière à ce qu'il fût impossible de m'en donner un qui me convînt. Réponds-moi: si tu pouvois rompre sans éclat avec madame de Folleville, le ferois-tu?—Sans hésiter.—Eh bien! permets-moi de confier ton embarras à un ami qui jusqu'à présent ne m'a donné que d'excellens conseils.—Quel est cet ami?—Je ne peux le nommer. Dis-moi seulement si cela t'arrange.—Oui, quoique j'en pressente l'inutilité.»

Nous rentrâmes au spectacle comme il alloit finir; nous abordâmes madame de Sponasi à la sortie de sa loge. Elle prit le bras de Florvel, et je marchai à ses côtés. Nous rencontrâmes dans le vestibule M. de Florvel le père, qui parut satisfait de voir son fils en si bonne société. Mademoiselle de Nangis le salua de manière à lui prouver qu'elle étoit reconnaissante de ne pas le trouver avec madame de Folleville. Cette dame passa un moment après; la foule des élégans se pressoit autour d'elle: un sourire qu'elle adressa à Florvel sembloit lui dire: «Ne craignez rien». M. de Vignoral vint ensuite avec les dames de sa société, et présenta son épouse future à ma bienfaitrice. Cette jeune personne avoit alors un air si modeste et si ingénu, que je crus qu'elle possédoit deux physionomies entièrement différentes, mais toutes deux faites pour inspirer l'amour. On l'admiroit dans son ingénuité, on l'adoroit dans son sourire agaçant. Comme Florvel donnoit le bras à madame de Sponasi, j'étois un peu derrière elle, et j'entendois presque toutes les personnes qui passoient la nommer, parler de son esprit, de la protection qu'elle accordoit aux arts, de sa générosité; en un mot, à soixante ans passés, madame de Sponasi avoit réussi à conserver la célébrité qu'elle n'avoit due jadis qu'à ses charmes. Elle en jouissoit sans doute avec délices; car un de ses domestiques l'avoit plusieurs fois avertie que sa voiture l'attendoit, et elle ne se pressoit pas. Enfin nous partîmes.