Nous restâmes encore quelque temps, pendant lequel madame de Folleville ne s'occupa de mon ami que pour le regarder avec une surprise où il se mêloit autant de dédain que de dépit. On lui proposa de jouer: il s'en défendit en prétextant un violent mal de tête; et madame de Folleville saisit habilement l'occasion pour lui conseiller de se retirer; ce qu'il fit aussitôt. À peine fûmes-nous dehors, que je me mis à rire de toutes mes forces. Florvel enrageoit de grand cœur. Il commença par crier contre les femmes en général; c'est l'usage quand on veut se plaindre d'une; il concentra ensuite son humeur sur sa maîtresse, et lui trouva cent fois plus de défauts qu'il ne lui avoit connu jusqu'alors de qualités; c'est encore l'usage. Bientôt après il l'excusa. «N'est-il pas vrai, me dit-il, que j'étois bien ridicule, et que toute autre qu'elle eût été piquée?—Oui, mon ami, et tu aurois tort de lui en vouloir, encore plus de chercher à t'en venger; mais conviens aussi qu'il eût été peu raisonnable de lui sacrifier ta famille, mademoiselle de Nangis, et ton bonheur.»
Quelques jours après, il partit pour la campagne, accompagné de son père; il alloit rejoindre mademoiselle de Nangis. En la voyant plus particulièrement, il céda à l'amour plus qu'à tout autre motif, et l'épousa. Depuis il rencontra sans trouble madame de Folleville, à laquelle on ne connoissoit aucune liaison intime, mais qui étoit plus que jamais obsédée de la foule des jeunes aimables que la frivolité attirait sur ses pas. Elle avoit éprouvé l'impossibilité d'être sensible; elle se contentoit d'être coquette.
[CHAPITRE XIII.]
La philosophie d'une jeune femme.
Vous n'attendez pas, mes chers lecteurs, que je vous donne jour par jour le détail de ma vie, et nous sommes maintenant en assez grande connoissance pour que vous puissiez avoir une idée juste de ma situation. Bien avec madame de Sponasi, dont la maison m'étoit ouverte; accueilli par mon ami Florvel, qui venoit de monter la sienne; toujours chéri de mon bon Philippe; ménageant adroitement M. de Vignoral, cultivant avec succès les arts agréables, et me promettant sans cesse de travailler au fameux manuscrit, dont, au bout de deux mois, j'avois déjà copié quelques pages: que manquoit-il à mon bonheur? Vous qui avez aimé sans avoir l'espérance de l'être, dites pourquoi je n'étois pas heureux.
Madame de Vignoral avoit pris un empire absolu sur les volontés de son mari et sur les miennes. Elle commandoit à ce despote avec une grace si naturelle et une fermeté si extraordinaire, qu'au bout de huit jours il avoit renoncé même à lui donner des conseils. Bientôt sa maison devint le rendez-vous d'une société nombreuse et choisie, dans laquelle il étoit moins reçu à titre d'époux que comme un homme aimable qui cherchoit à plaire. S'il boudoit, s'il avoit de l'humeur, elle l'engageoit à rester dans son cabinet, où il pouvoit se livrer aux graves méditations qui l'occupoient. «Il ne faut jamais vaincre la nature, monsieur, lui disoit-elle; vous êtes fait pour éclairer le monde, et non pour l'amuser. Travaillez à augmenter cette réputation brillante qui m'a fait desirer d'associer mon nom au vôtre; je serois désespérée que, par complaisance pour moi, vous prissiez l'habitude de la dissipation. Quand la société vous plaira, venez-y, vous en ferez le charme; mais quand vous serez sérieux, je vous en avertirai. Encore une fois, je ne veux pas que vous vous gêniez pour moi; il ne faut pas vaincre la nature.»
Obéir à la nature, suivre les mouvemens de la nature, ne consulter que la nature, telle étoit la philosophie de madame de Vignoral; et comme la nature s'étend fort loin, la philosophie de madame de Vignoral n'avoit réellement pas de bornes. D'une vivacité extrême, elle mettoit autant d'ardeur à suivre son premier mouvement que les hommes raisonnables mettent de soin à le réprimer. Pourquoi se seroit-elle corrigée de ses défauts? c'étoit la nature qui les lui avoit donnés. Pourquoi résisteroit-elle à ses passions? ne sont-elles pas dans la nature? Si elle étoit constante dans ses goûts, elle ressemblent à la nature, dont les mouvemens uniformes font la sûreté et l'admiration des siècles; si elle cédoit à ses caprices, elle ressembloit à la nature, qui ne change dans chaque lieu et à chaque instant que pour varier les plaisirs de l'humanité. Ô vous qui me lisez, ne vous moquez pas du système philosophique de madame de Vignoral; n'avons-nous pas vu de grands politiques de la Grèce ancienne se vanter de travailler comme la nature, parler de créer un gouvernement simple comme la nature, et assurer que les hommes ne seraient heureux que lorsqu'une main puissante les forceroit de se rapprocher de la nature?
Informez-vous par-tout de ce que signifie ce mot nature, et vous aurez autant de définitions diverses que vous interrogerez de personnages différens. Il en est de même de la vertu, du bonheur, de l'esprit, enfin de toutes les idées métaphysiques que notre orgueil a cru définir par un seul mot, et que nous cessons de comprendre quand nous voulons expliquer le mot par des phrases.
Éloignons donc madame de Vignoral d'un système qui l'égare, et cherchons son caractère à travers la nature dont elle l'enveloppe, sans pouvoir le déguiser. Spirituelle, vive, bonne, passionnée, légère, aimable et inconséquente; telle je la vois aujourd'hui, telle je l'aurais vue alors sans pouvoir cesser de l'aimer. L'aimer ne signifie rien; je l'adorois, je l'idolâtrois, je ne respirois que par elle et pour elle. Eh bien! tout cela ne rend pas encore ce que j'éprouvais. Lecteurs, me comprendrez-vous? J'aimois pour la première fois.