Jugez de mon supplice. Presque toujours avec elle, je la voyois dans ce négligé du matin qui sied si bien à la beauté dans son printemps; je la voyois lorsque l'art avoit ajouté à ses attraits: car, quoique depuis des siècles les poètes répètent le contraire sans le croire, la parure embellit tout, jusqu'aux charmes de l'enfance. Je l'entendois lorsque le caprice la poussoit à son clavecin, lorsque sa voix, aussi légère que son esprit, murmuroit la romance nouvelle, ou éclatoit dans une ariette difficile. Elle aimoit à rire, à folâtrer; et souvent, dans les élans de sa gaieté, je la pressois dans mes bras, dont elle ne s'arrachoit que pour me provoquer par de nouvelles espiègleries. Si je parlois d'une partie liée avec mes amis, elle m'assuroit que je n'y irois point, parce qu'elle avoit mis dans ses arrangemens que je l'accompagnerois au spectacle. Si j'observois qu'il falloie que je la quittasse pour aller travailler, elle me répondoit que je travaillerois dans un autre moment, mais qu'elle vouloit que je restasse auprès d'elle. Oh! combien j'étois malheureux!
Malheureux! entends-je crier de tous côtés; et de quoi donc vous plaignez-vous? Être sans cesse auprès d'une femme jeune et jolie que vous aimez... Et voilà de quoi je me plains. Mon amour augmente chaque jour; il m'agite, il me tourmente, il me consume; il me fera mourir, sans que j'ose même avouer la cause de ma mort à celle qui me la donne. La femme de M. de Vignoral! qui oseroit jamais...?—Mais, mon cher Frédéric, dit encore le lecteur, M. de Vignoral est un homme tout comme un autre.—Vous croyez? Cela m'encourage un peu. Cependant son épouse est elle-même très-portée pour la philosophie.—Oui, mais pour la philosophie de la nature.
Oh! merci, cher lecteur; votre réflexion est un trait de lumière. En effet, l'amour n'est-il pas dans la nature? C'est lui qui l'anime. Sans l'amour, la nature perdroit le mouvement. Et madame de Vignoral pourroit-elle s'offenser d'un sentiment qui donne la vie à la base fondamentale de son système philosophique? Pourquoi donc Philippe, qui jusqu'alors m'avoit toujours si bien conseillé, s'étoit-il contenté de rire lorsque je lui avois conté mes peines? «Souffrez, m'avoit-il dit; mes conseils ne peuvent rien contre le mal que tous éprouvez. Si je vous indiquois les moyens de hâter votre guérison, j'ôterois plus à vos plaisirs qu'à votre douleur.»
L'amour et la nature se réunirent un soir; nous n'étions que deux, madame de Vignoral et moi. L'amour étoit timide, il n'osoit s'expliquer; la nature, qui tend toujours directement à son but, s'expliqua sans contrainte. Depuis ce moment, je fus le plus heureux des amans, et le moins heureux les hommes. Je ne pouvois sortir, rentrer, soupirer, sourire, sans être obligé de rendre compte de mes actions et de mes pensées.
«Je suis jalouse, me disoit-elle; je voudrois en vain le cacher, la nature me trahiroit.»
Mais ce qui étoit plus terrible encore, c'est qu'elle ne me permettoit pas, à moi, d'être jaloux, quoiqu'elle fût d'une légèreté qui faisoit le tourment de ma vie.
«Je suis inconséquente, me disoit-elle, je le sais; la nature m'a donné ce défaut. Ah! Frédéric, si vous m'aimiez réellement, auriez-vous la cruauté de me le reprocher?»
Je ne sais comment elle s'arrangeoit; mais sa philosophie de la nature étoit inépuisable. Apparemment que je n'étois pas aussi bien disposé qu'elle pour ce système: plus j'en recevois de leçons, plus je perdois ces couleurs villageoises, cette santé fleurie que j'avois rapportée de Mareil. Le maître de danse m'assuroit que je manquois d'à-plomb; celui de chant prétendoit que ma voix se voiloit; le maître d'armes, d'un seul coup, faisoit sauter mon fleuret à dix pas. M. de Vignoral, de la meilleure foi du monde, me conseilloit de ne pas me livrer à l'étude avec tant d'ardeur, et son épouse ne cessoit de me répéter que chaque jour elle s'appercevoit que je l'aimois moins. Je ne peux pas dire au juste à quoi elle s'en appercevoit; mais je peux jurer que je ne conservois de forces que pour l'aimer, et que plus ma santé s'affoiblissoit, plus elle prenoit d'empire sur mes sentimens. Ah! sans doute il est au monde quelque chose de plus grand que la nature; c'est l'imagination d'un amoureux de dix-sept ans.
Philippe, qui, comme on a pu le voir, n'aimoit pas du tout la philosophie, me donnoit beaucoup de conseils contre celle de madame de Vignoral: seul avec lui, je convenois de la force de ses raisons; mais aussitôt que je revoyois le séduisant apôtre du système de la nature, j'oubliois Philippe, ce qu'il m'avoit dit, et tout ce que je lui avois promis. Je ne sais de quelle manière il s'y prit; mais un matin il vint m'avertir que madame de Sponasi me demandoit. Je me rendis chez elle.
«Frédéric, me dit-elle, je pars à l'instant pour une de mes terres, où je passerai un mois: elle est à trente lieues de Paris; je vous ai mandé pour me faire vos adieux.—Je serai donc, madame, un mois entier sans vous voir!—Vous vous en consolerez facilement.—Vous ne le croyez pas, madame.—Si j'étois persuadée que ce fût pour vous un chagrin bien grand de me quitter, je vous emmenerois.» Je ne répondis pas.