Pour connoître les dons que vous ayez reçus de la nature, vous ne consultez que votre miroir, et, contentes de la découverte, trop pressées de nous en faire part, à peine un voile léger cache-t-il à l'indifférent ce qui ne doit être que la récompense de l'être le plus épris. Vous brisez le charme en éteignant l'imagination: le désir a des bornes, l'imagination n'en a point. Soyez décentes par coquetterie; l'hypocrisie des mœurs tourne à la fois au profit de l'amour et de l'ordre.
Mais la décence dans les habits est peu de chose si l'on n'y joint celle des discours. Vos conversations sont insipides pour les gens d'esprit, désespérantes pour les ames aimantes. N'est-il pas humiliant de ne plaire qu'aux sots et aux libertins? Se mettre à leur niveau, c'est dégrader la beauté.
J'ignore si la nature vous a donné un caractère différent du nôtre; je ne jette pas mes pensées si loin: mais je sais que, dans tous les pays, nos devoirs n'étant pas les mêmes, il en résulte des nuances frappantes entre la manière d'être d'une femme et celle d'un homme. Quand ces nuances disparoissent, hommes et femmes ont également perdu leur mérite; il n'y a plus ni dignité, ni grace, ni fierté, ni douceur, ni amour, ni bonheur: nous ressemblons tous à des pièces de monnoie dont l'empreinte est effacée.
Ces nuances sont d'autant plus fortes, que tout le monde les sent, et que personne ne peut les définir. En écrivant la Dot de Suzette, je faisois parler une femme, et l'on a cru généralement le roman écrit par une femme. Pas une pensée forte, si naturellement elle ne naît d'une sensation vive; des caractères esquissés plutôt qu'approfondis, de la douceur dans les plaintes, de la simplicité dans les discours, de la sensibilité jusque dans le courage. Femmes, voilà votre cachet: en me servant de votre main pour l'apposer sur mon ouvrage, il eût été trop mal-adroit de ne pas réussir.
Mais si le roman portoit vos couleurs, la préface trahissoit mon secret: personne n'a pu s'y méprendre; un homme l'avoit écrite. Ce contraste en dit plus qu'une grave discussion. Le rédacteur du Journal de Paris, dans l'analyse obligeante qu'il a faite de cet ouvrage, a parfaitement marqué cette différence, et il est le premier qui, malgré l'opinion reçue, ait assuré que la Dot de Suzette, n'étoit point d'une femme.
Cependant on a osé imprimer le nom prétendu de l'auteur, et ce nom s'est trouvé être celui d'une femme qui a trop d'esprit à elle appartenant pour consentir à se parer du peu qui ne lui appartient pas. Persuadé qu'elle n'est pour rien dans cette supposition, j'aurois gardé le silence si le libraire, qui (sans doute à son insu) lui a donné le titre d'auteur de la Dot de Suzette, ne répandoit le bruit que le manuscrit de ce roman m'a été confié par elle, que j'ai abusé de ce dépôt, qu'il est certain que je n'oserai réclamer contre celle qui a été de tout temps la protectrice de ma famille, et qui m'a rendu personnellement les services les plus signalés. Or il est indubitable que cette personne m'est inconnue, que le hasard ne nous a pas rassemblés seulement une fois, que ma famille lui est aussi étrangère que moi, que jamais je n'ai reçu de services signalés de qui que ce soit, et que je suis, par mon caractère, au-dessus de la protection, même d'une femme. Il est désagréable d'avoir à réfuter des absurdités pareilles; mais on le doit quand une absurdité entraîne l'accusation d'abus de confiance, d'ingratitude et de sottise. Certes il n'en est pas de plus grande que celle de prétendre à l'esprit qu'on n'a pas.
Je reviens à ma préface.
L'idée généralement reçue qu'un homme se peint dans ses écrits est une erreur accréditée par les écrivains médiocres. On entend dire par-tout: L'auteur de tel ou tel ouvrage doit avoir une ame bien sensible. Aussi voyons-nous dans les romans nouveaux des voleurs qui ne manquent pas de probité, des assassins qui sont philanthropes, et des scélérats qui versent des larmes de sensibilité. On brise tous les caractères pour faire ressortir le sien: on croit donner la mesure de son cœur, on ne donne que celle de son talent; et presque toujours la mesure est petite.
Un romancier et un auteur dramatique sont des peintres: ce n'est pas ce qu'ils sentent qu'ils doivent exprimer; c'est ce qui existe. Molière a peint le Tartufe: il n'en a pas pris le modèle en lui, non plus que l'original du Misanthrope; et il seroit aussi ridicule de chercher le caractère de Molière dans ses ouvrages, que d'exiger qu'un peintre habillât les Romains à la françoise, parce que cet habit est le sien, ou qu'il se revêtît d'une cuirasse, parce qu'il vient de dessiner un guerrier.
Je ne conçois pas comment J. J. Rousseau a pu s'applaudir, à la fin de sa Nouvelle Héloïse, de n'avoir pas eu à imaginer, à composer le personnage d'un scélérat, à se mettre à sa place pour le représenter.