À moins que ce ne soit par la raison toute simple qu'on n'imagine ni ne compose un personnage, et que quand on veut le représenter, on ne se met pas à sa place; on le pose devant soi, et on le peint. Lorsque Vernet dessinoit une tempête, il ne se mettoit pas plus à sa place qu'Isabey ne se met à la mienne quand il fait mon portrait.

Rousseau ajoute:

«Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies pleines d'horreurs, lesquels passent leur vie à faire agir et parler des gens qu'on ne peut écouter, ni voir, ni souffrir. Il me semble qu'on doit gémir d'être condamné à un travail si cruel

Il est difficile de raisonner moins juste: et quand Rousseau remercie Dieu de ne pas lui avoir donné les talens et le beau génie de ces auteurs-là, il fait une action de grâces bien à pure perte; car s'il avoit eu leur genre de génie, il auroit su qu'ils n'étoient pas condamnés à l'exercer, et que leur travail n'avoit rien de cruel.

Corneille, sortant de peindre Cléopatre ne méditant que meurtres et empoisonnemens, n'a certes jamais pensé à empoisonner ses enfans; et Rousseau mettoit les siens aux Enfans-Trouvés, consentoit à toujours ignorer leur destinée, ce qui est cent fois pire que la mort, le jour même peut-être où il peignoit avec tant d'onction l'aimable Julie de Volmar au milieu de sa famille naissante.

Après cela, jugez l'ame des auteurs par leurs ouvrages.

Mais allons plus loin, et cherchons la sensation que doit éprouver un auteur en travaillant. Je soutiens qu'on peut bâiller en peignant des caractères honnêtes, frapper du pied en faisant l'apologie de la patience, sourire à l'attitude d'un sot, et se réjouir en saisissant la figure d'un scélérat. Le plaisir n'est dans l'ouvrage, tant qu'on travaille, qu'autant que l'exécution répond à nos desirs.

Aussi suis-je persuadé que plus un auteur est médiocre, plus il doit avoir de jouissances en écrivant, puisque loin de trouver des difficultés, il ne les soupçonne même pas. Il y a dans beaucoup d'ouvrages une bonhommie d'orgueil et de nullité qui m'empêchera toute ma vie de m'ériger en critique: j'y applaudirais même de bon cœur si la plupart de ces écrivains-là n'avoient la manie de mettre les mots morale et vertu dans les circonstances les plus déplacées; ce qui a l'inconvénient terrible de donner aux lecteurs plus médiocres qu'eux, un jugement faux et des principes incertains. Si le public vouloit perdre l'habitude de juger la moralité d'un écrivain par ses ouvrages, cela nous débarrasseroit peut-être des phrases à contre-sens sur la sensibilité, et d'apologies bien dangereuses de la morale et de la vertu.

Dans Suzette, j'ai voulu faire un essai sur une partie des mœurs actuelles; dans Frédéric, j'ai peint des caractères qui existoient avant la révolution. C'est pour ne jamais me donner le droit d'applaudir ou de blâmer que je fais parler mes personnages eux-mêmes. À mesure qu'ils entrent sur la scène, ils ne m'appartiennent plus, et leurs discours, leurs actions, ne sont que la conséquence nécessaire de leur situation, de leurs passions, de leur caractère: moi, je l'affirme, je n'y suis pour rien; et quoiqu'il y en ait de fort aimables, que tous aient de l'esprit, plusieurs même quelque chose de plus que ce mot ne signifie, il n'en est pas un seul qui parle ou pense comme moi, pas un seul à qui je désirasse ressembler.

On trouvera hardi d'avoir osé rassembler dans le même cadre tant de personnages annoncés pour avoir beaucoup de talens. Il faut s'en croire soi-même, m'objectera-t-on, pour prétendre leur faire soutenir la réputation que vous leur donnez. Pas tant. Les gens d'un vrai mérite sont simples, et ne font jamais de longs discours: quand ils sont agités par des passions, ils rentrent à peu près dans la classe des autres hommes; quand ils réfléchissent, c'est différent, ils s'élèvent. Eh bien! je ne crois pas en avoir placé un au-dessous de l'idée qu'on a dû s'en former.