«Messieurs, leur dit madame de Sponasi en entrant, vous permettrez que la philosophie vienne rendre visite aux ministres de la religion; j'espère, pour vous et pour moi, que les méchans n'en parleront pas.»

Tandis que j'embrassois mon cher Mentor, le curé d'Orville soutint la conversation avec ma bienfaitrice.

«Madame, lui répondit-il, les anciens philosophes respectoient ce qui fait la base de la société et la consolation des malheureux; j'augure trop bien des philosophes nouveaux pour croire qu'ils méprisent ce qu'il leur seroit impossible de remplacer.»

«Vous avez tort, monsieur le curé: nous faisons hautement profession d'anéantir tous les préjugés; gare à vous, si nous vous trouvons sur notre chemin.»

«Les préjugés, madame, ne sont souvent que la prudence des siècles, devenue tellement populaire, qu'il seroit aussi dangereux de les anéantir, que difficile de remonter à leur origine. Les esprits foibles veulent s'y soustraire; les têtes fortes et réfléchies admirent les ressources de la Providence, qui a voulu que la multitude fît par instinct ce qu'il seroit impossible d'obtenir de sa raison.»

«Eh! pourquoi, monsieur le curé, n'obtiendroit-on pas que la multitude fît usage de sa raison?»

«C'est à vous, madame, que je le demanderai, à vous qui jouissez d'une fortune immense. Voulez-vous consentir à vous priver de tous les agrémens de la vie, à cultiver le champ qui doit vous nourrir, pour laisser aux paysans de vos terres le temps de s'instruire? Quand même, vous y consentiriez, quand tous les riches seroient de votre avis, qu'en résulteroit-il pour les progrès de la raison humaine? Le contraire de ce que vous en attendez: chacun, forcé de travailler pour vivre, pour élever sa famille, négligeroit les sciences, les arts, qui ne seroient plus d'aucune utilité pour l'existence, qui n'offriroient plus même les jouissances de l'amour-propre. Nous retournerions à l'état de barbarie dont l'humanité n'est sortie qu'à l'aide de ce que vous appelez des préjugés.»

«Vous allez trop loin, monsieur le curé: la raison, au contraire, prouveroit à chacun que son intérêt est de tirer le meilleur parti de la situation dans laquelle le hasard l'a placé; et le pauvre, en travaillant pour le riche, ne s'appercevroit-il pas que le riche ne dépense qu'au profit du pauvre?»

«Vous, madame, qui n'avez pas à vous plaindre de la situation dans laquelle le hasard vous a placée, vous ferez ce calcul qui vous paroît juste; mais l'infortuné qui ne vit que de privations, que la religion console du malheur ou arrête sur la pente du crime, en fera un bien différent, si, le dégageant de toute crainte et de tout espoir à venir, vous lui permettez de ne consulter que sa raison sur ce qui lui convient. Sa raison lui criera qu'il a droit à toutes les jouissances, que la propriété est le plus absurde des préjugés; et gare à vous si vous vous trouvez sur son chemin.»

«Et les lois, monsieur le curé, les comptez-vous pour rien?»