«Et la force qui les brave, ou l'adresse qui les élude, madame, les oubliez-vous? Il suffira donc de se croire loin de l'œil du magistrat pour tout oser: quel homme, s'il n'a point perdu la raison, se croit assez loin pour échapper à l'œil de la Divinité?»

«Mais la philosophie consacre tous les préceptes de la morale.»

«La religion va plus loin; des préceptes de morale elle fait des devoirs: or je vous demande qui a plus de force sur la volonté des hommes, de la puissance qui conseille, ou de celle qui ordonne.»

«Si les idées religieuses ont tant de puissance, pourquoi donc ceux qui, par état, sont chargés de les prêcher, les observent-ils si mal?»

«Quand de la religion vous passerez à ses ministres, j'avoue, madame, que vous aurez d'autant plus d'avantage sur moi, que les ministres que tous avez pu connoître dans vos sociétés, sont positivement ceux qu'il est impossible de défendre: la corruption du siècle les entraîne. Mais ne pourrois-je pas vous demander également si une loi juste et nécessaire cesse d'avoir son utilité, parce que le magistrat qui, par état, doit la faire observer, a prévariqué dans son application?»

«La comparaison n'est pas juste, car la loi même est là pour punir le magistrat prévaricateur.»

«La religion n'a-t-elle pas des ressources plus étendues pour punir le ministre qui la déshonore par sa conduite? Consultez l'histoire, et vous verrez qu'un peuple religieux est facile à gouverner; que celui, au contraire, qui n'a plus de religion, ne peut être contenu que par des lois de sang. Ainsi un gouvernement qui se prêterait à affoiblir les idées religieuses, se mettrait dans la nécessité d'être cruel; ce qui est plus contraire à la philosophie que la superstition du peuple.»

«En ce cas, monsieur le curé, faites-nous donc une religion qui ne révolte pas la raison par mille détails vraiment absurdes.»

«Eh! madame, vous en feriez cent, que la multitude y porterait toutes les sottises de celle que vous lui ordonneriez de quitter. La plus simple seroit celle qui lui conviendroit le moins. Dans tous les temps et dans tous les pays, le peuple n'a jamais bien su de sa religion que ce que les honnêtes gens voudraient pouvoir en retrancher. Cela prouve que la superstition est inhérente à la nature humaine, et que les prêtres ne la créent pas.»

«Ils l'exploitent du moins, monsieur le curé, ils l'exploitent; vous n'en disconviendrez pas. Tenez, vous aurez beau faire, vous me forcerez à vous estimer, vous particulièrement; mais vous ne me convertirez pas.»