«Madame, je vous observerai que ce n'est pas moi qui ai provoqué cette conversation, et que mon estime pour vous a devancé l'honneur que j'ai de vous connoître. Je sais que vos bienfaits vous font regarder par vos vassaux comme une mère attentive aux besoins de ses enfans. J'espère qu'ils ne trahiront pas la reconnoissance dont la philosophie leur donne le précepte; mais je souhaite qu'on ne leur laisse pas oublier que la religion leur en fait un devoir.»

«De la reconnoissance! s'écria le curé de Mareil: n'y comptez jamais. Il y a long-temps que j'étudie les hommes, et je vous les livre comme l'espèce la plus ingrate que la nature ait formée. La jeunesse a trop de passions pour être reconnoissante, l'homme fait a trop d'ambition, et la vieillesse n'a plus de sensibilité. Le pauvre ne se souvient d'un bienfait que lorsqu'il en espère de nouveaux: le riche croit les acquitter tous avec de l'argent. Pour moi, j'ai renoncé à obliger, et je promets bien...»

Dans ce moment, la vieille gouvernante entra, faisant beaucoup d'excuses et autant de révérences; mais elle venoit avertir M. le curé qu'un habitant du village s'étoit blessé en coupant du bois, et qu'il demandoit à le voir. Notre bon curé sortit sans prendre garde seulement à la société qu'il avoit chez lui. Madame de Sponasi s'informa de la situation de cet homme; et ayant appris qu'il étoit chargé d'une nombreuse famille, elle remit pour lui une somme d'argent à la gouvernante. Le curé d'Orville reçut de ma bienfaitrice un adieu fort amical; je le priai de présenter mes regrets à mon cher Mentor, et nous remontâmes en voiture.

«J'aime assez ce prêtre, nous dit madame de Sponasi; et si j'avois à ma disposition la feuille des bénéfices, je lui donnerois sur-le-champ un évêché: il parle bien, et connoît mieux les devoirs de son état que les ecclésiastiques que j'ai jusqu'à présent rencontrés dans le monde. Il est vrai que je n'ai pas voulu le pousser trop fort; il faut ménager les bienséances: son fanatisme d'ailleurs m'a paru assez raisonnable.»

«Je me suis bien apperçu de votre intention, lui répondit Philippe; ordinairement vous avez la repartie plus vive.»

Madame de Sponasi observa, en riant, que, dans un presbytère, elle ne pouvoit décemment tenir tête à deux curés, et qu'en consentant à s'y arrêter pour m'obliger, elle s'étoit fait la loi de ne rien dire qui pût choquer celui qui l'habitoit; qu'elle ne savoit même pas comment la conversation s'étoit engagée sur un pareil sujet. Je le savois bien, moi; et la réflexion de madame de Sponasi, la flatterie de Philippe, me donnèrent une idée juste du caractère de ma bienfaitrice et de la manière dont son valet-de-chambre avoit acquis, de l'empire sur elle. Mais ce qui bouleversoit ma raison, ce qui m'occupoit même assez pour me faire oublier momentanément ma Rose jolie, c'étoit le fanatisme du curé d'Orville, que madame de Sponasi avoit trouvé assez raisonnable.

Un fanatisme raisonnable! Mes chers lecteurs, vous consentirez volontiers à me laisser réfléchir un peu sur cette expression: aussi-bien, de quoi vous entretiendrois-je? Des plaisanteries de ma bienfaitrice? Il n'en est pas une qui n'ait été répétée jusqu'à satiété. Des réponses de Philippe? Il rioit ou approuvoit, selon qu'il étoit sûr que le rire ou l'approbation conviendroit à sa maîtresse. Vous entretiendrois-je de ma douleur en m'éloignant de madame de Vignoral? Elle m'accabloit alors, je la croyois éternelle; et aujourd'hui, si je voulois me le rappeler, je serais obligé d'ouvrir quelques romans, et de copier le chapitre concernant le départ d'un héros. La voiture va bien: en attendant que nous arrivions, revenons, je vous prie, au fanatisme raisonnable du pauvre curé d'Orville.

Il n'est pas de sentiment vif qui ne puisse se changer en passion, point de passion qui ne puisse aller jusqu'au fanatisme. L'amour de l'humanité, la gloire, l'enthousiasme pour les arts, pour la vertu même, la philosophie, la religion, l'amour de la patrie, ont leur fanatisme: c'est alors que ces sentimens, destinés à faire le charme de la vie, le bonheur de la société, par leurs excès mêmes amènent un résultat contraire au but qu'ils s'étoient proposé. On pourroit en citer des exemples dans tous les genres; mais la moindre réflexion suffît pour se convaincre qu'il n'est pas de fanatisme raisonnable.

Pourquoi donc madame de Sponasi, qui avoit de l'esprit, s'étoit-elle avisée de réunir deux idées aussi contradictoires? Pourquoi, mes chers lecteurs? C'est que l'art de dénaturer les expressions les plus claires étoit déjà poussé si loin, que rien n'étoit plus commun que de raisonner sur tout et de ne s'entendre sur rien. Madame de Sponasi vouloit dire qu'elle trouvoit le zèle du curé d'Orville appuyé sur des raisonnemens solides: c'étoit sa pensée. Elle mit de la finesse dans la manière de la rendre, et ne s'en tira qu'en blessant le bon sens. Au reste, son mot fut répété; il fit fortune.

J'ai depuis entendu presque toujours confondre le fanatisme et la superstition, quoique rien ne soit plus distinct. Madame de Sponasi, par exemple, ne croyoit pas en Dieu; mais elle avoit une confiance sans bornes dans les tireurs de cartes: elle n'étoit pas fanatique; elle étoit superstitieuse.