On a vu plus d'une fois des furieux se mettre à genoux pour recevoir la bénédiction d'un prêtre qui leur ordonnoit d'aller massacrer leurs frères: c'étoit du fanatisme. On a vu aussi des furieux se mettre à genoux pour recevoir la bénédiction d'un prêtre qu'ils alloient égorger: c'étoit de la superstition. Le fanatisme étoit alors dans le sentiment qui les rendoit assassins, sans les empêcher d'être superstitieux.
Il est dix heures du soir; le fouet du postillon m'avertit que nous approchons du château. Nous y entrons; et, malgré ma douleur, je suis obligé de satisfaire l'appétit dévorant que la route a excité. À peine suis-je retiré dans mon appartement, que je m'abandonne...—Au désespoir?—Non, au sommeil le plus calme et le plus profond.—Ah! vous n'aimiez pas: peut-on dormir loin de l'objet qu'on aime?—Oui, mon cher lecteur: les romans disent le contraire; mais vous avez sans doute éprouvé qu'ils ont tort. Le romancier qui feroit mourir son héros de faim ou faute de sommeil, exciterait la risée générale. Il a bien soin d'observer que l'appétit abandonne le héros malheureux, que Morphée s'éloigne de ses paupières baignées de larmes; mais comme le héros malheureux n'en existe pas moins, il faut conclure que le roman a ses licences comme le poème épique. D'ailleurs, si, près de vous séparer de votre amie, vous ne voulez pas vous exposer à mourir d'insomnie ou d'inanition, tâchez, ainsi que moi, d'être initié au système de la philosophie de la nature, et vous entendrez bientôt cette mère attentive vous crier fortement: Rétablis l'équilibre.
[CHAPITRE XV.]
L'inquiétude.
En m'éveillant, je pensai à ma Rose jolie. Ah! si dans les longues journées qui péniblement s'écoulent loin de ce qu'on aime, il est des momens où l'absence paroît plus cruelle encore, n'en doutez pas, c'est lorsqu'après un sommeil réparateur les yeux s'ouvrent à la lumière. Je pourrois le prouver en développant avec art le système de madame de Vignoral. Je l'appelois, je soupirois, je pleurois; pleurs, cris, soupirs inutiles. Hélas! loin de jouir de sa présence, il falloit attendre vingt-quatre heures avant même de recevoir de ses nouvelles. Aura-t-elle la bonté de m'en donner? Vive comme je la connois, incapable de supporter la moindre contrariété, quand je gémis loin d'elle, ne croira-t-elle pas que je l'ai abandonnée de mon propre mouvement? Partir sans la voir, c'étoit un crime; je m'accusois de trop de condescendance pour les volontés de madame de Sponasi: j'aurois dû tout risquer pour lui dire adieu.
Je ne cherchois pas à me trouver avec Philippe; je lui en voulois. Sans en avoir aucune certitude, j'aurois juré que je lui avois l'obligation de ce beau voyage. De quoi se mêloit-il? que lui importoit ma santé? Si je trouvois mon bonheur à pâlir, maigrir, perdre mes forces, s'en portoit-il moins bien? Avoit-il fait à ma bienfaitrice une confidence qu'il m'avoit plutôt arrachée qu'il ne l'avoit obtenue? De quel droit disposoit-il de mes secrets et de la réputation d'une femme que j'idolâtrois? Oui, Philippe, je vous en voulois beaucoup; et, pour me venger, je cherchois à m'établir auprès de madame de Sponasi, de manière à pouvoir me passer de vos secours, qui me devenoient importuns: je lui fis la cour, en entrant de moitié dans la guerre qu'elle avoit déclarée au ciel; nous combattîmes tous deux avec une vigueur d'autant plus grande, que, n'ayant personne pour rompre nos lances, nous étions sûrs de la victoire. Quel courage nous déployâmes dans la première soirée que, nous passâmes ensemble! Ce qui m'étonnoit, étoit de me trouver autant d'esprit que ma bienfaitrice. J'ignorois alors combien peu il en faut pour être méchant, plaisant et satyrique, quand on tourne en dérision ce qu'il y a de plus respectable dans le monde. La facilité du succès dans ce genre suffiroit seule pour en dégoûter.
Le lendemain, M. Philippe m'apporta une lettre; il avoit, en me la présentant, un air moitié satisfait, moitié railleur, qui me déplut singulièrement. La lettre étoit de ma Rose chérie; j'avois reconnu l'écriture, et mon cœur avoit tressailli. Je brûlois de la lire; mais M. Philippe restoit là, et je n'aurois pas voulu seulement rompre le cachet en sa présence. Je voyois bien qu'il desiroit que je me confiasse à lui: je n'en avois nulle envie; au contraire. Il tournoit dans ma chambre; mais il ne s'en alloit pas. Le rouge me montoit au visage, je m'impatientois; j'allois éclater quand je le vis prendre un siége et s'asseoir. Ce qui auroit dû me pousser à bout fut positivement ce qui me déconcerta; je posai la lettre sur une table, et je m'assis à mon tour avec beaucoup de tranquillité.
«L'épreuve est terrible, me dit-il aussitôt en se levant. Je ne me repens pas de l'avoir tentée; mais je jure de ne plus m'y exposer. Avouez, monsieur, que vous avez été au moment de vous emporter contre moi.—Oui, Philippe.—Si vous saviez... Monsieur Frédéric, je vous le répète, si jamais vous me méprisez, vous me rendrez le plus malheureux des hommes.—Philippe, je pourrai avoir intérieurement de l'humeur contre vous; mais vous mépriser, mépriser celui qui, depuis mon enfance, a veillé sur ma destinée, ah! jamais. Pourquoi me tourmentez-vous, Philippe, vous qui autrefois ne pensiez qu'à mon bonheur?—Depuis que vous existez, c'est la seule chose qui m'occupe. Vous ne le croyez pas en ce moment; le jour viendra où vous me remercierez. Mais je vous laisse; vous devez être pressé d'ouvrir cette lettre.
Il sortit. La lettre étoit là devant mes yeux; eh bien! je n'étois pas pressé de l'ouvrir. «Si vous saviez, avoit-il dit, et il s'étoit arrêté. Ce peu de mots m'avoit rappelé le mystère qui enveloppe ma naissance, et toutes les conjectures que j'avois formées. Ces pensées tumultueuses, cette incertitude dévorante, venoient de chasser jusqu'au souvenir de madame de Vignoral, comme l'amour, quelques instans auparavant, avoit anéanti le souvenir des obligations que je devois à Philippe. L'impossibilité de fixer mes idées, plus que toute autre cause, me ramena insensiblement à la lettre; et, par un effet bien naturel encore, la lecture de la lettre chassa toutes les pensées qui m'absorboient deux minutes avant.