Comme vous êtes changé! me dit-elle en me voyant.—Vous l'êtes cent fois plus que moi, lui répondis-je avec colère (ce fut le premier effet que sa vue fit sur moi).—Vous me trouvez réellement changée? Je me porte bien cependant.—Si j'avois votre légéreté, votre insouciance, votre inhumanité...—Frédéric, pensez-vous à ce que vous me dites?—Perfide! pensez-vous à la manière dont vous vous conduisez avec moi?—Monsieur, je vous prie, expliquons-nous de sang froid. Qu'avez-vous à me reprocher?—Ce que j'ai à vous reprocher! Où étiez-vous hier?—À l'Opéra.—Avec qui?—Vous dois-je compte de mes actions?—Si elles étoient pures, vous oseriez les avouer.—Frédéric, vous abusez de ma patience.—Et vous, de ma crédulité, de mon amour. Rose, lisez cette lettre que vous m'avez écrite; la voilà, baignée de mes pleurs. Vous me trompiez donc?—Non, monsieur, dit-elle en prenant la lettre, qu'elle ne me rendit pas; je vous jure qu'en l'écrivant je cédois aux mouvemens les plus naturels. Votre départ a pensé me faire mourir. Est-ce ma faute à moi si je suis incapable de supporter la contrariété, et si toutes les émotions violentes me guérissent des sentimens qui les ont occasionnées?—Vous ne m'aimez donc plus?—Non, Frédéric. Vous connoissez ma franchise; il me seroit impossible de vous tromper, de me tromper moi-même: il ne faut pas vaincre la nature.—Et moi, puis-je vaincre l'amour que vous m'avez inspiré? Puis-je cesser...—Oui, Frédéric, vous cesserez d'avoir de l'amour pour moi, et nous conserverons l'un pour l'autre beaucoup d'amitié.—Jamais.—Vous le croyez aujourd'hui; mais le temps, la nature...—La nature! m'écriai-je, la rage dans le cœur; la nature! Pensez-vous qu'avec ce mot, qui briseroit la patience d'un ange, il n'est pas de femme sans foi, il n'est pas de monstre, quelque dépravé qu'on le suppose, qui ne pût justifier les crimes les plus atroces...—Frédéric!—la conduite la plus scandaleuse...—Frédéric!—les vices les plus bas.—Monsieur, dit-elle en se levant, vous m'insultez.»
Quand une femme qui a été la vôtre vous dit que vous l'insultez, il est certain que vous lui reprochez ce qu'elle ne veut pas entendre, ce qu'elle ne peut justifier; alors le meilleur parti est de se taire: ce fut celui que je pris. Je remontai chez moi, où, dans ma colère, je m'expliquai avec tant d'énergie, que si madame de Vignoral m'eût entendu, elle auroit pu répéter avec plus de raison que je l'insultois. Je m'habillai dans l'intention d'aller épancher mon cœur dans le sein de mon ami Florvel. Comme j'allois sortir, on vint m'avertir que M. de Vignoral me demandoit. Je me rends à son cabinet; je le trouve.... avec son épouse.
«Pourriez-vous, me dit-il, m'expliquer ce qui se passe d'extraordinaire chez moi? Vous arrivez à Paris sans que j'en sois prévenu; vous descendez dans ma maison sans me faire avertir; vous voyez ma femme un instant, et elle accourt aussitôt m'apprendre qu'il lui est désormais impossible de vivre sous le même toit que vous. J'espère que vous me direz tout ce que cela signifie.—C'est madame qui est venue se plaindre à vous, monsieur?—À qui donc voulez-vous qu'elle se plaigne quand on lui manque?—Est-ce madame aussi qui vous a dit que je lui avois manqué? Monsieur, je n'aime pas qu'on me réponde en m'interrogeant. Puis-je savoir ce que vous êtes venu faire à Paris?—Un voyage bien inutile, monsieur.—Ce n'est pas là une réponse.—Ce n'en est pas moins la vérité. Madame de Sponasi apprend qu'une de ses amies est malade; elle écrit, et n'en reçoit point de nouvelles: l'inquiétude l'agite, elle m'engage à partir. Je prends la poste, je cours sans m'arrêter, sans rien prendre, quoique j'eusse la fièvre. J'arrive chez l'amie de madame de Sponasi; tremblant, je m'informe de sa santé; on me dit qu'elle est à l'Opéra. Cela me paroît si bizarre, que je n'en veux rien croire. Malgré la fatigue et l'accablement que j'éprouvois, je vais moi-même à l'Opéra; j'y vois cette femme que l'on croyoit aux portes du tombeau, fraîche comme une rose humectée des pleurs de l'aurore, gaie comme une jeune fiancée villageoise; je crois même qu'elle en étoit aux accords. N'est-ce pas là faire un voyage inutile? Je m'en rapporte à vous, monsieur.—Madame de Sponasi est une folle de vous faire courir la poste pour si peu de chose, me répondit M. de Vignoral avec impatience.—Je suis de cet avis, ajouta son épouse en riant: mais elle ne savoit sans doute pas que Frédéric avoit la fièvre; sans cela, elle serait inexcusable.—C'est là son moindre tort, m'écriai-je en la regardant avec humeur.»
J'aurois dû avoir plus d'empire sur moi. Madame de Vignoral, charmée de la manière dont j'évitais de la compromettre, lorsque, dans son premier mouvement, elle avoit oublié qu'une femme ne doit jamais se plaindre à son mari des torts de son amant, ne rioit sans doute que de l'adresse avec laquelle je réparois son inconséquence; mais ce rire m'avoit choqué, et ma réplique, plus encore mon regard, lui rendirent sa colère. Elle s'empressa de répliquer:
«Les torts d'une femme qui a eu des bontés pour vous, quelque grands que vous les supposiez, ne pourraient vous autoriser à l'insulter; et lorsque votre colère retombe sur moi, qui ne suis pour rien dans cette affaire, j'ai droit d'en être offensée. Point d'explications, monsieur; je ne les aime pas. Je vous avertis que je n'ai point de rancune; heureusement la nature m'a donné un caractère éloigné de tout esprit de vengeance: mais je sens qu'il me seroit désormais très-désagréable de vivre dans la même maison que vous.»
Le grand homme assura son épouse qu'il lui en coûteroit d'autant moins de la satisfaire, qu'il ne pouvoit se dissimuler que je n'avois aucune aptitude aux sciences, que tous mes goûts étaient frivoles; en un mot, que, malgré ses conseils, il ne doutoit pas que je ne fusse subjugué par quelque coquette qui m'avoit dégoûté de la philosophie. «Oh! oui, me disois-je tout bas, de la philosophie de la nature.»
«Vous m'avez entendu, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers moi.—Monsieur, je ne suis pas entré chez vous de ma propre volonté; j'espère que vous n'oublierez pas que c'est à madame de Sponasi qu'il faut vous adresser.—Et si cela alloit lui faire perdre l'amitié de sa bienfaitrice? s'écria madame de Vignoral. Je n'y avois pas pensé.»
J'y avois réfléchi, moi; mais j'étois plus pressé de m'éloigner de la perfide Rose, qu'elle ne l'étoit d'être séparée de Frédéric. Je les saluai, et je me rendis bien triste chez mon ami Florvel. Je lui contai mes peines; il commença par rire du destin qui me faisoit courir la poste pour voir ma maîtresse à l'Opéra, en recevoir mon congé, me brouiller avec un philosophe, risquer de perdre ma santé et la protection de madame de Sponasi: il finit par me plaindre, en m'assurant que son amitié me resteroit, à quelque événement que ce fût. Nous consultâmes ensemble ce que j'avois de mieux à faire.