Le retour.

Ce qu'il y avoit de mieux à faire sans doute, étoit de retourner sur mes pas aussi vîte que j'étois venu: le temps, qui affoiblit tout, ne pouvoit qu'ajouter au tort de mon absence. J'hésitois; Florvel me décida. Nous cherchâmes long-temps ce que je dirois à madame de Sponasi: il faut croire qu'il n'y avoit nulle excuse valable à mon brusque départ, car nous n'en trouvâmes pas. Nous prîmes le parti d'abandonner beaucoup au hasard, qui l'emporte souvent sur les meilleures combinaisons: mais le bien qu'il fait, la vanité humaine s'en empare, et le met sur le compte de la prudence, de l'adresse et du génie; pour le mal, c'est toujours le hasard qui le cause. J'étois trop inquiet, moi, pour n'être pas modeste, et j'aurois volontiers promis un temple à la Fortune, pour qu'elle me tirât d'embarras.

Florvel me donna un billet pour ma bienfaitrice, me laissant libre de le garder ou de le remettre, suivant les circonstances. Voici ce qu'il contenoit:

«Madame, Frédéric n'est venu à Paris que pour me rendre un service important. L'excès de son amitié pour moi est sa seule excuse auprès de tous; ne lui demandez aucun détail, il ne pourroit vous en donner sans trahir un secret qui m'appartient. Je suis si honteux d'avoir disposé de ses momens sans votre aveu, que je n'ose compter sur votre indulgence.

«Madame de Florvel vous présente ses respects.»

C'étoit bien peu de chose qu'un billet pareil; mais enfin c'étoit quelque chose, et, dans le malheur, on fait ressource de tout. Florvel étoit lui-même si jeune, que ma sagesse n'acquéroit pas grande valeur par sa caution; il est vrai qu'il étoit marié, qu'il vivoit parfaitement d'accord avec son épouse, et que cette double circonstance lui donnoit une considération qu'on eût refusée à son âge. Il me rassura par ses paroles, et plus encore par l'offre de sa maison, si ma bienfaitrice usoit à mon égard de trop de sévérité. Il ne le craignoit pas, parce qu'il voyoit en moi, ainsi que je le lui avois dit, un parent de madame de Sponasi; moi, je craignois beaucoup, parce que j'ignorois à quel titre elle s'intéressoit à moi. Mais j'étois obligé de dissimuler ce motif d'inquiétude.

Je repris la poste, après avoir calculé le temps de manière à arriver au château avant que personne fût levé. Je fis en route beaucoup de réflexions si sages, que j'aurois défié Philippe de m'en offrir de meilleures. Mon cher Philippe! c'étoit sur lui que je comptais; aussi étois-je bien décidé à lui tout avouer, et même à recevoir ses remontrances avec la plus entière soumission.

J'entrai chez lui; il m'embrassa, ne voulut entendre aucune explication qu'il ne m'eût conduit dans ma chambre, et vu mettre au lit: alors il prit un siége, et m'écouta sans me faire d'autres observations que celles qui pouvoient le rassurer sur ma santé.

«Si vous m'eussiez consulté, me dit-il lorsque j'eus fini, je vous aurois évité un voyage et bien du chagrin; mais, à votre âge, il est tout naturel de ne prendre avis que de sa tête ou de son cœur. L'expérience que vous venez d'acquérir ne sera pas perdue, je l'espère. Si madame de Sponasi n'avoit montré que de la colère, je tremblerois pour vous; mais je l'ai vue chagrine, et cela me rassure. Ce qui me rassure encore davantage, c'est que votre voyage n'a pas été heureux: elle vous en voudroit de l'avoir abandonnée, si le plaisir eût suivi vos pas; vous n'avez eu que des peines, elle vous pardonnera: tel est le cœur humain. Je la préviendrai de votre retour. Apprêtez-vous à lui faire un récit naïf de votre aventure; présentez-vous plus affligé, plus humilié, plus dupe même que vous ne l'êtes, et vous lui inspirerez tant de pitié, qu'elle ne gardera pas la moindre rancune.»

«Quoi! Philippe, vous voulez que je sacrifie la réputation de madame de Vignoral? Malgré ses torts, je ne m'y résoudrai jamais.»