«Que vous êtes enfant» me répondit-il, de penser à la réputation d'une femme qui, je vous assure, n'y pense pas elle-même, et qui d'ailleurs vous a mis dans la nécessité d'entrer en explication! Madame de Sponasi recevra une lettre de M. de Vignoral; cette lettre vous accusera d'ineptie, de paresse; que sais-je? elle peut vous perdre auprès de votre bienfaitrice, si vous ne lui montrez pas d'avance le motif qui l'aura dictée. Je vous le répète, c'est par un aveu plein de franchise, c'est en donnant à votre voyage plus d'originalité qu'il n'en a, que vous rentrerez en grâce. Persuadez-vous bien qu'on ne doit de sacrifices à la réputation d'une femme que dans la proportion de l'intérêt qu'elle met à la conserver, et qu'aujourd'hui cet intérêt est si petit... Dormez, et je viendrai vous avertir quand on voudra vous voir.»

Je réfléchis que Philippe avoit raison. Non seulement il falloit excuser mon départ, mais aussi le congé que me donnoit le grand homme; il falloit convenir que j'étois un sot, ce qui est assez humiliant; il falloit renoncer à l'idée que ma protectrice s'étoit faite de mes dispositions à la philosophie, ce qui devenoit très-dangereux, ou dire la vérité. Quand la vérité se trouve d'accord avec notre amour-propre et nos intérêts, il seroit bien mal-adroit de mentir; ce fut ma conclusion. Elle étoit d'autant plus naturelle, que Philippe m'avoit fait entendre que ma bienfaitrice connoissoit assez ma liaison avec madame de Vignoral, pour avoir deviné le motif de mon voyage à Paris.

Philippe vint me chercher trop tôt, car il me réveilla. Pour retarder l'explication, j'observois l'indécence de me présenter chez madame de Sponasi en robe-de-chambre; vain prétexte! il exigea que je le suivisse. «Sa curiosité est en mouvement, me dit-il; elle brûle de vous voir.—Est-elle bien en colère, Philippe?—Elle rit de tout son cœur, mais elle m'a bien défendu de vous le dire. Il y a un quart d'heure que vous seriez chez elle, si elle ne m'avoit retenu jusqu'à ce qu'elle ait pu se composer un air assez sérieux pour vous recevoir. Attendez-vous à un abord froid, à quelques réflexions sévères; mais ne vous épouvantez pas.»

Philippe avoit beau dire, je n'étois pas rassuré, et je me laissai conduire plutôt que je n'allai. Lorsque j'entrai, madame de Sponasi me regarda, et détourna la tête aussitôt. Je restois debout, attendant toujours qu'elle me fixât de nouveau, ou qu'elle me fît signe d'approcher; mais elle évitoit de me regarder, elle évitoit même que je pusse la voir. Cette situation dura plus de deux minutes, qui me parurent bien longues. Je tressaillis en la voyant se lever avec vivacité, et se tourner vers moi.

«Monsieur», me dit-elle avec colère... puis elle se laissa tomber sur son fauteuil en riant aux éclats. Philippe en fit autant, et je les imitai sans trop savoir pourquoi. Madame de Sponasi s'écrioit de temps à autre: «Il la croyoit morte, et elle étoit à l'Opéra»! Puis elle recommençoit à rire, et en riant elle crioit de nouveau: «À l'Opéra!.... On donnoit Didon.... Frédéric.... contez-moi donc cela...» Et lorsque je voulois parler, les éclats de rire partoient avec une nouvelle force.

Tout finit, la gaieté malheureusement plus vite que toute autre chose; nous reprîmes chacun le décorum de notre situation, madame de Sponasi un aspect sérieux, Philippe un air insignifiant, et moi la mine d'un écolier pris en faute: mais si le sérieux de ma bienfaitrice l'abandonna encore, ce fut pour faire place à un intérêt si vif, qu'il me pénétra. Elle remarqua ma pâleur, et s'informa de ma santé avec tant de bonté, que je sentis croître la reconnoissance qui m'attachoit à elle. Elle fit signe à Philippe de nous laisser seuls.

«Vous avez l'air de souffrir, Frédéric, me dit-elle; parlez-moi franchement: est-ce le procédé de madame de Vignoral qui vous afflige, ou la crainte de perdre mon amitié?»

«J'ai mérité, madame, que vous doutiez de l'attachement respectueux que j'ai pour vous; mais il est tel, que rien, dans mon cœur, ne peut le balancer. Assurez-moi que vous ne m'en voulez pas, et ma joie vous prouvera que je ne regrettais que votre amitié.»

«Il faut donc vous pardonner, car je ne peux vous voir si abattu sans vous plaindre; mais ne vous y trompez pas, c'est pour ménager ma sensibilité que je veux vous remettre en paix avec vous-même. Pour vous, vous ne méritez pas...» Elle me tendit la main, et je la baisai avec attendrissement. Il y avoit tant de douceur, d'amabilité dans cette manière de m'accorder mon pardon, que j'en étois touché jusqu'aux larmes.

«Vous n'êtes plus un enfant, Frédéric, et je rougirois d'employer à votre égard un autre langage que celui de la raison. Je veux que vous ayez de l'amitié pour moi: vous m'entendez, c'est de l'amitié que j'exige; je vous crois le cœur trop grand pour ne chercher à me plaire que dans l'attente de mes bienfaits. Si j'en doutois un seul instant, je ferois dès aujourd'hui pour vous ce que je prétends faire avec le temps. Libre de tout espoir, vous le seriez de toute reconnoissance, si elle vous étoit pénible; je préférerois l'ingratitude démasquée à un sentiment affecté qui dégraderoit votre ame. Voilà ma manière de penser; et je vous la dis, parce que je suis persuadée que vous êtes fait pour l'entendre. Suivez plutôt vos passions qu'un sordide intérêt; mais soumettez vos passions à vos devoirs. Mon ami, la jeunesse passe vîte; on ne la regretteroit peut-être pas si le calme arrivoit avec l'âge: mais, dans les hommes sur-tout, ce calme est bien triste quand il tient à l'épuisement. Modérez vos passions, mais ne les éteignez point par un abus criminel: c'est par elles que vous serez peut-être un jour capable de vous illustrer; ce sont elles qui vous sauveront de l'ennui et de l'égoïsme. Quand je veux que vous vous livriez à l'étude, ce n'est point par le désir de vous voir savant, mais parce que j'ai la plus forte conviction que le goût de l'étude peut seul vous sauver des orages de la vie; ou vous apprendre à vous en tirer avec honneur si la fougue vous entraîne. Entre les desirs d'un sot et ceux d'un homme instruit, la différence n'est pas grande; cependant il arrive toujours qu'à l'époque de la vie où les sens ont moins d'empire, le sot a tout perdu, tandis que l'homme instruit a beaucoup gagné. Qu'en faut-il conclure? sinon que la réflexion, fruit de l'étude, trouve sa place au milieu même de l'ardeur des passions, et que si elle ne détruit pas leur puissance, elle en tire du moins de la force pour l'avenir. Me comprenez-vous, Frédéric?»