Madame de Sponasi prolongea son séjour à la campagne: je n'en fus point fâché; j'y lisois beaucoup et avec fruit. J'avois mes petites idées à moi; je comparois: je n'avois aucune espèce de prévention; c'étoit un moyen de bien juger. On recevoit beaucoup de monde au château; cela faisoit distraction: j'étois reçu dans tous les environs; cela m'amusoit en multipliant mes connoissances et mes observations. J'ai toujours aimé à observer; de tous les moyens de s'instruire, c'est celui qui coûte le moins de peine, et procure le plus de plaisir.

Nous avions pour proche voisin un homme d'une naissance distinguée, et jadis d'une grande fortune; c'étoit un économiste, et un des premiers de la secte. Madame de Sponasi desira que je m'attachasse particulièrement à lui, parce qu'il jouissoit d'une haute réputation, et qu'elle n'étoit pas fâchée que j'acquisse quelques connoissances générales sur l'administration. M. Dumonceau, de son côté, étoit enchanté de trouver un adepte de plus: car la fureur de faire des prosélytes est une maladie incurable de tous les gens à systême; on diroit que leur foi augmente avec le nombre des crédules.

M. Dumonceau avoit des moyens infaillibles pour relever les finances de l'État, pour rendre la France excessivement florissante sous le rapport de l'agriculture, du commerce et des arts. Il faisoit imprimer tous les mois des ouvrages dans lesquels la lumière perçoit de tous côtés; mais son siècle ingrat s'obstinoit à vivre dans les ténèbres. En effet, en accordant à ce grand homme deux ou trois suppositions, rien n'étoit plus facile à exécuter que ses plans. Par exemple, je suppose, 1°. que tout ce qui existe n'existe pas; 2°. que tout le monde pense comme moi; 3°. que les finances ne soient administrées que par d'honnêtes gens, si l'on en trouve: le reste alloit tout seul. Il disséquoit la France, présentoit, à livres, sous et deniers, ce que produisoit le terrain, en le divisant et subdivisant selon les diverses qualités; c'étoit là qu'il plaçoit les richesses uniques, et conséquemment l'unique impôt. Une centaine de mots barbarement rendus françois, et pour conclusion générale, le produit net, telle étoit sa machine financière si simple, si simple, qu'en l'expliquant il s'embrouilloit, qu'en la décrivant il faisoit d'énormes volumes. D'un bout de l'Europe à l'autre, ses confrères crioient: Peut-on voir rien de plus clair? Et pour mieux faire comprendre encore cette opération si claire qu'ils entendoient tous parfaitement, ils en faisoient imprimer des explications, dans lesquelles on ne rencontroit aucune similitude: mais c'est égal; le fond restoit toujours d'une évidence frappante.

La seule chose dont on auroit pu s'étonner, c'est que M. Dumonceau, en relevant la fortune publique, délabroit tellement la sienne, que ses créanciers le faisoient saisir par-tout, et sans pitié. Ces hommes, enfoncés dans l'ancienne routine, ne concevoient rien au produit net, et ne sentoient pas le mérite des suppositions. M. Dumonceau étoit au désespoir d'être obligé de vendre ses terres, sur-tout depuis une expérience qui devoit l'enrichir, et servir d'exemple à son pays. Dans son jardin de Paris, il avoit semé cent grains de blé; et en les arrosant avec de l'eau salée, il avoit eu la preuve que chaque épi avoit rendu deux cinquièmes de plus que ceux abandonnés à la nature. Ainsi on peut juger ce qu'auroient rapporté toutes ses fermes, en supposant, 1°. qu'il eût plu de l'eau salée, etc. etc. C'étoit au milieu de richesses pareilles que M. Dumonceau voyoit disparoître les siennes. De tous les économistes ses confrères, il n'y en avoit pas un dont la fortune ne fût en aussi mauvais état, et le produit net de leurs spéculations miraculeuses étoit la ruine de leurs familles pour les nobles, et l'hôpital pour les roturiers. On peut juger quel seroit le sort d'un État qui les adopteroit.

Je n'appris dans les conversations de M. Dumonceau qu'à me défier de plus en plus des systêmes; mais je continuai à aller chez lui. Lecteurs, faut-il vous dire pourquoi? Madame Dumonceau étoit une belle brune, un peu forte pour son sexe, mais fraîche, et l'œil d'une vivacité si expressive, qu'il autorisoit moins l'espoir qu'il n'annonçoit la réussite. Je ne sais si j'en serois devenu amoureux; elle ne m'en laissa pas le temps. De toute la science de son époux, cette dame n'avoit retenu qu'une vénération profonde pour le produit net. L'espoir, les refus, les soins, les craintes, les caresses, en un mot tous les impôts indirects qui forment aussi le plus grand revenu de l'empire de l'amour, étoient rayés de son catalogue. Elle ne vous calculoit jamais qu'à votre juste valeur, ne vous estimoit qu'en proportion de vos facultés, ne vous aimoit que présent, vous oublioit au moment de votre départ, ne s'ennuyoit jamais de votre absence, mais vous recevoit toujours bien au retour. Il est vrai que l'on ne revenoit à elle que lorsqu'on éprouvoit l'ennui du veuvage: aussi, avec beaucoup de moyens de plaire, grace à son enthousiasme pour le produit net, elle étoit sans amis, et même sans amans, quoique tout le voisinage contribuât à ses plaisirs. C'étoit son systême.


[CHAPITRE XIX.]

Comment le nommera-t-on?

«On ne peut pas toujours l'appeler Frédéric, dit un jour madame de Sponasi à Philippe (j'étois présent). Nous allons retourner à Paris; je serai obligée de lui donner un logement à l'hôtel, jusqu'à ce que j'aie pris un parti à son égard. Dans mes sociétés, dans les siennes, ce nom de Frédéric est trop simple; il peut d'ailleurs exciter la curiosité, et même des questions.»

«Il y a long-temps que j'y ai pensé, madame, répondit Philippe; mais j'attendois que vous en fissiez l'observation.»