«Et vous, Frédéric, me dit ma bienfaitrice, vous êtes-vous occupé de cela quelquefois?»
«Oui, madame, lorsqu'on m'a interrogé pour savoir le nom de ma famille.»
«Qu'avez-vous répondu?—Que j'avois l'honneur de vous appartenir.—Le croyez-vous? répliqua-t-elle avec vivacité.—Non, madame.—Pourquoi donc le disiez-vous?—Pour donner à ceux qui me questionnoient un motif de respecter vos bontés pour moi.—Et vous affirmiez que vous m'apparteniez?—Oui, madame.—À quel titre?—Comme un parent très-éloigné, privé d'appui presque en naissant; et trop heureux de recevoir vos bienfaits.—Philippe savoit-il cela?»
Philippe voulut parler; mais madame de Sponasi lui imposa silence avec une sévérité qui me fit trembler.
«Répondez-moi, Frédéric, ajouta-t-elle: Philippe savoit-il que vous vous donniez pour un de mes parens?—Non, madame.—Non? bien sûr?—La franchise avec laquelle je me suis expliqué jusqu'à présent doit vous garantir que je ne vous en ferois pas un mystère.—À qui avez-vous dit que vous étiez mon parent?—À M. de Florvel seul. Il fut le seul aussi qui, dans sa surprise de vos bontés pour moi, vouloit les attribuer à une cause qui blessoit l'idée que tout le monde doit avoir de vous. Ne pouvant entrer dans des détails que j'ignore moi-même, ce fut moins par amour-propre que par respect pour votre réputation que je l'assurai que j'avois l'honneur de vous appartenir.—Et qu'est-ce que M. de Florvel supposoit?—En vérité, madame, il m'est impossible de le dire. Vous connoissez les jeunes gens; une plaisanterie entre eux est toujours sans conséquence: elle n'auroit pris une tournure sérieuse que si j'eusse hésité dans la manière de m'expliquer.—Je n'ai rien à dire à cela. Laissez-moi seule avec Philippe.»
Je m'en allois le cœur bien gros; madame de Sponasi s'en apperçut. «Frédéric, me dit-elle, je ne vous en veux pas. Ce que vous avez répondu à M. de Florvel avoit un motif si respectable, que je doute qu'à votre place qui que ce fût eût mieux fait; m'eussiez-vous même déplu, votre franchise seroit la meilleure de toutes les excuses. Allons, ne soyez donc pas triste; encore une fois, je ne vous en veux pas. Embrassez-moi, ajouta-t-elle avec bonté; et si ce mauvais sujet de Florvel en jase, dites-lui que c'est absolument sans conséquence.»
Je la quittai, ne doutant pas de son amitié, mais plus que jamais fatigué du mystère qui enveloppoit ma naissance. J'allai promener mes rêveries dans le parc, et toutes mes réflexions à cet égard ne servirent qu'à me prouver l'inutilité d'en faire. La seule chose dont je restai convaincu, fut que madame de Sponasi ne pardonneroit pas à Philippe de m'instruire, et que le mouvement de colère auquel elle s'étoit livrée le rendroit, s'il est possible, encore plus discret qu'il ne l'avoit été jusqu'alors. Comme je revenois, Philippe passa près de moi, et, sans me regarder, me recommanda tout bas de monter chez moi, et de ne pas en sortir avant de l'avoir vu.
En entrant, il ferma la porte, et me dit: «Madame de Sponasi doit avoir ce soir un entretien particulier avec vous. S'il est question de moi, soit en bien, soit en mal, laissez-la dire sans appuyer, sans la contrarier; le piége est des deux côtés. Je la crois jalouse de l'amitié que vous avez pour moi. Je n'en suis pas fâché; cela prouve qu'elle vous aime beaucoup: mais prenez garde d'augmenter cette inquiétude; elle craint que je ne vous aie révélé le secret de votre naissance. Je n'ai rien à me reprocher: mais il ne suffit pas de la certitude d'avoir rempli son devoir; il faut que ceux dont nous dépendons en soient aussi persuadés que nous. Ne témoignez donc aucune curiosité à madame de Sponasi: évitez avec le même soin une indifférence trop grande; elle pourroit l'attribuer à la dissimulation. En un mot, vous voilà prévenu; tenez-vous sur vos gardes. Votre franchise a réussi ce matin; c'est un miracle: mais elle a jeté des soupçons dans l'ame de votre bienfaitrice; il seroit dangereux de les y laisser germer. Adieu; il ne faut pas qu'on puisse se douter que je vous aie parlé. De la prudence, beaucoup de prudence». Il sortit.
Pourquoi me recommander de taire ce que je ne savois pas? pourquoi cette crainte que madame de Sponasi ne fût jalouse de l'amitié bien méritée que j'avois pour Philippe? et quel pouvoit être le motif d'une jalousie aussi extraordinaire? La prudence dont on me faisoit une loi, n'étoit, à vrai dire, qu'une dissimulation d'autant plus difficile à mettre en pratique, qu'il ne s'agissoit pas d'être en garde sur telle ou telle chose, mais sur mes sentimens, mais sur une curiosité la plus légitime qu'un homme pût avoir. D'ailleurs, s'il est aisé de se déguiser avec ceux pour qui l'on n'a que de l'indifférence, il est impossible de le faire quand le cœur se met de la partie, et j'aimois véritablement ma bienfaitrice. Je ne pouvois prendre d'autre résolution que celle de mettre bien peu du mien dans l'entretien dont j'étois averti; c'est aussi ce que je me promis. Je me promis encore de ne répondre aux questions qui pourraient m'embarrasser, que par des questions plus directes.
Rien n'est plus infaillible quand on veut savoir la pensée de ceux qui cherchent à deviner la nôtre.