Après souper, madame de Sponasi me témoigna le désir que je lui tinsse compagnie: cela m'arrivoit souvent. Souvent aussi je lui servois de lecteur: ce qui n'étoit pas fatigant; car le premier passage qu'il lui plaisoit de commenter, engageoit la conversation, et la conversation se prolongeoit si long-temps, que la lecture ne retrouvoit plus sa place. Un volume auroit pu servir pendant une année entière. Il est un âge auquel rien n'engage plus à s'instruire, et cet âge est aussi celui où l'on aime le plus à montrer ce qu'on sait.
«Vous m'avez donné aujourd'hui une preuve de votre franchise, me dit madame de Sponasi, et vous avez beaucoup gagné dans mon estime. Continuez à me parler avec la même sincérité, et dites-moi ce que vous pensez de Philippe.»
«Je vous demanderai, madame, sur quoi vous voulez que je vous dise ce que je pense de lui. Est-ce sur sa conduite envers vous, ou sur celle qu'il a tenue avec moi?»
«Mais.... sur son caractère en général.—Eh bien! je crois qu'il mérite la confiance que vous lui accordez.—Je m'explique mal, et je sens la difficulté de m'expliquer plus clairement. Dites-moi, l'estimez-vous?—Je n'ai qu'à me louer des conseils qu'il m'a donnés.—Oh! je me doutois bien qu'il voudroit vous donner des conseils, répliqua-t-elle avec humeur; il vous aime beaucoup, et il sacrifiera tout, mon bonheur même, à votre intérêt.»
Ce reproche étoit une énigme pour moi. Je gardai le silence, et je réfléchis tout bas que, de l'aveu même de madame de Sponasi, Philippe m'étoit entièrement dévoué. Cette certitude me fit plaisir.
«Écoutez, Frédéric: telle que vous me voyez, je ne suis pas heureuse; le temps des illusions est à jamais passé pour moi, et je ne sais sur qui reposer ma confiance. Mes parens m'accablent d'égards; mais je crois qu'ils ne s'informent jamais de ma santé sans penser à mon héritage. Philippe m'est nécessaire: il me flatte, je le sens; et telle est ma foiblesse, que, sans l'estimer, j'ai besoin de l'avoir toujours auprès de moi. Cet homme s'est fait une telle étude de mon caractère, qu'il me domine au point que je ne sais ce que je deviendrais si je l'éloignois. Il est au-dessus de son état sous bien des rapports; mais il a une sécheresse d'ame qui me fait mal. Depuis plus de vingt ans qu'il est à mon service, il ne m'a jamais donné sujet de me plaindre de lui, et cependant j'ai la certitude qu'il n'a pour moi aucune espèce d'attachement. Il est intéressé; c'est sa fortune qu'il soigne en moi. Il n'a pas à se plaindre; mais plus je fais pour lui, plus il voudroit avoir. Loin d'oser en murmurer, je pense souvent que s'il étoit plus modéré dans ses desirs, il pourroit me quitter; car il a de quoi se passer de moi maintenant. Ainsi, de son côté, s'il calcule ce que la servitude peut lui produire, du mien je suis forcée de réfléchir que ses complaisances me sont devenues nécessaires, qu'un autre que lui auroit moins de qualités sans avoir moins de cupidité. D'ailleurs il seroit bien dur à mon âge de ne voir autour de moi que des figures nouvelles. Quand on n'existe plus que dans le passé, on tient à tout ce qui le rappelle; aussi ai-je cent fois pensé que c'est plutôt par sentiment que par tout autre motif, que les vieilles femmes détestent les modes nouvelles. Lorsqu'elles s'y livrent, on peut assurer qu'elles n'ont point eu de sensibilité dans leur jeunesse. Malheureusement pour moi, mon cœur n'a point vieilli; j'éprouve sans cesse le besoin d'aimer, et je n'ai point d'enfans. Frédéric! Frédéric! pourquoi n'êtes-vous pas mon fils?»
«Ne le suis-je pas, madame? n'êtes-vous pas pour moi la meilleure, la plus tendre des mères»? lui répondis-je en lui prenant la main. Je la sentis tressaillir. Elle garda le silence. Peu à peu sa figure devint sombre; elle me repoussa.
«Non, Frédéric, je ne suis pas votre mère, je ne le sens que trop. Si vous étiez mon fils, je serais heureuse, je serois sûre d'être aimée. Philippe gâtera votre cœur: il vous apprendra l'art de feindre, il vous apprendra à me tromper, il vous apprendra à ne voir en moi que la source de votre fortune. Je n'oserai qu'en tremblant me livrer à l'intérêt que vous m'inspirez; je vivrai au milieu des soupçons les plus déchirans; mon ame perdra le peu de forces qui lui reste; je descendrai au tombeau sans pouvoir vous haïr, sans avoir pu vous aimer. Pourquoi ai-je consenti à vous voir? Je ne le voulois pas, je ne le devois pas. Soyez l'ami de Philippe, c'est lui qui a brisé ma volonté.... Je ne l'aurois pas cru capable.... Vous ferez tous les deux le malheur de ma vie. Laissez-moi, Frédéric, je n'ai plus assez de courage pour suivre cette conversation.»
«Moi, madame, vous quitter dans l'agitation où vous êtes! cela m'est impossible. Décidez de mon sort: quelle que soit votre volonté, j'obéirai sans murmure; s'il m'étoit permis d'en avoir une, je cesserois bientôt d'être un obstacle à votre tranquillité.»
«Et que feriez vous?»